Rôle des Facultés de Médecine
dans la formation en santé communautaire
N. FIKRI-BENBRAHIM : Professeur de Médecine Sociale à la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Rabat. Directeur de l’INAS, Ministère de la Santé
Introduction
Le
terme de santé communautaire est à la mode ces dernières années.
Il est parfois utilisé comme synonyme au concept de santé publique, santé
familiale, santé de la collectivité, voire médecine préventive et sociale.
Il est pourtant porteur d’une signification particulière qui fait référence
à la notion de communauté, et qui situe l’amélioration de la
santé dans une perspective de développement communautaire.
Que recouvre l’approche
communautaire de la santé ?
“ Il
ne s’agit pas de considérer les communautés comme de simples collectivités
à l’échelle desquelles seraient administrés des soins de santé. L’action
de santé communautaire suppose que la communauté est elle-même acteur de
l’amélioration de sa santé, qu’elle
y participe réellement et que s’instaurent entre elle et les professionnels
de santé des rapports d’un type nouveau, un partage de savoir, une
collaboration, qu’elle organise à des degrés variables pour trouver des
solutions à ses problèmes de santé dans le cadre plus général de l’amélioration
de la qualité de la vie…”.
“Faire
de la santé publique, c’est laisser le “rôle” de décider et de faire
aux seuls professionnels de la santé”.
Faire
de la santé communautaire, c’est laisser le “rôle” de décider et de
faire aux membres de la Communauté. Les professionnels de la santé
en sont les personnes ressources”.
Le concept de santé communautaire a émergé, dans les années
60 aux USA et au Canada.
Mais, c’est essentiellement à la suite de la conférence
d’Alma-Ata, organisée par l’OMS, en 1978, que la santé communautaire
s’est développée à travers la stratégie mondiale des soins de santé
primaires.
Des
efforts importants ont été déployés pour mieux connaître la population à
soigner dans un espace géographique précis, organiser des soins de santé
globaux (préventifs et curatifs), par une équipe pluridisciplinaire et inciter
les usagers à y participer.
Les courants actuels de décentralisation et de régionalisation
encouragent, de plus en plus, l’émergence de projets de santé
communautaire.
Mais un tel processus ne pourra se renforcer et se pérenniser
sans une volonté manifeste de trois catégories d’acteurs :
¨
Les groupes de population, constitués d’individus de
famille, associations ayant des intérêts communs
¨
Le pouvoir local en tant que gestionnaire de l’espace de
la collectivité
¨
Les professionnels de
santé qui devront être préparés à ce type d’action. C’est là où les
facultés de médecine devront jouer un rôle important en intégrant dans la
formation des médecins généralistes l’approche santé communautaire.
Le contexte International :
Qu’en est-il de la formation de base et continue des
Plusieurs
études, à travers le monde, et plus particulièrement dans les pays en développement,
ont montré que la formation inadéquate du médecin généraliste pèse
lourdement sur les insuffisances des systèmes de santé :
Les médecins
des centres de santé sont mal préparés :
-
à
assurer le poids des
composantes démographiques, socioculturelles, psychologiques, politiques et
autres, des problèmes de santé
- à assurer une prise en charge globale, intégrée, avec un suivi des
patients jusqu’à leur guérison
- à prendre la responsabilité d’une population, y compris les personnes
à risque qui n’adressent pas de demande aux services de santé
- à synthétiser les problèmes,
les thérapies des patients
- à bien communiquer avec eux.
Le généraliste
qui est à l’hôpital, en exploite
mal le potentiel technique, apporte peu d’appui méthodologique aux
cadres paramédicaux, gère mal les ressources dont il dispose et souvent ne
s’ouvre pas aux autres structures de santé de son district qui assurent
des fonctions complémentaires
Selon
une étude de l’OMS, moins de 10%
des facultés de médecine ont une orientation communautaire et donnent aux
futurs médecins une formation qui correspond véritablement aux problèmes de
santé des populations dont ils auront à s’occuper.
Quelle sont les principales inadéquations de la formation de
base des médecins des
Souvent
calquée sur le modèle occidental, la formation est assurée en milieu
hospitalier, orientée essentiellement vers les soins à des malades hospitalisés,
basée sur une conception de la maladie strictement
biomédicale, selon “un modèle dit médical” ayant les caractéristiques
suivantes :
.
Un modèle fermé
.
la maladie est au centre des préoccupations, conçue principalement
comme un problème organique
.
affectant des individus
.
qui doit être diagnostiquée et traitée
.
par des médecins
.
dans un système de santé centré autour d’une organisation (hôpital)
dirigée par des médecins
.
dans lequel les efforts doivent être orientés vers les aspects
curatifs.
Dans
ce modèle, on enseigne au généraliste des éléments de différentes spécialités,
d’une manière fragmentée.
La
gamme des pathologies rencontrées en milieu hospitalier, durant sa formation ne
le prépara pas à son travail de santé communautaire. On sait pertinemment
qu’il ne mettra jamais en
pratique certaines des procédures
enseignées alors que la formation comporte des lacunes importantes de médecine
clinique de première ligne.
Par
ailleurs, la formation en matière de compétences relationnelles et de dialogue
avec les patients, pris à titre individuels, et avec la communauté, est quasi
inexistante.
Les
inadéquations de la formation de base ne rejaillissent pas uniquement sur les
compétences mais aussi sur une identité professionnelle mal définie.
On
outre, les possibilités de carrière en médecine générale font défaut dans
le secteur public : la seule possibilité
de promotion est la spécialisation.
La
formation continue, supposée pallier aux manques de formation de base, en
reproduit souvent les inadéquations.
Sur
le plan du contenu, elle ne répond pas toujours aux problèmes concrets
rencontrés par le généraliste sur le terrain.
Conduite
souvent par des spécialistes, eux-mêmes mal imprégnés de l’approche santé
communautaire, place les généralistes,
hors contexte, en milieu “captif” dans une salle de cours,
lors de séminaires ponctuels
et centralisés.
La
formation continue reproduit le modèle de formation ex cathedra ou c’est
l’accumulation de connaissances qui prime sur l’acquisition d’un mode de
pensée de raisonnement, et de résolution des problèmes.
Pour
corriger les inadéquations engendrées par le “modèle médical”, les
spécialistes en la matière suggèrent “le modèle global”
ayant les caractéristiques suivantes :
-
un modèle ouvert
-
la maladie est conçue comme un phénomène complexe, multifactoriel
-
impliquant l’individu, sa famille, son environnement plus large
-
tient compte également des aspects humains et sociaux
-
au niveau de la prévention, de la réadaptation et de la
continuité des soins
-
un système de santé ouvert en relation avec les autres professionnels
de santé
-
ainsi qu’avec la communauté et les autres secteurs de l’activité publique
de la société toute
Or,
le système de formation des médecins dépend en grande partie du type de
“modèle de santé” (cf tableau suivant).
|
|
Modèle
médical |
Modèle
global |
|
SYSTEME DE FORMATION DES MEDECINS |
Enseignants à Compétence
scientifique
“pointue” Fondé sur les sciences
biologiques Production
de spécialistes hautement
qualifiés sur le plan technologique |
Enseignants
à compétence scientifique large et à
compétence pédagogique
Fondé
sur les sciences humaines autant que sur les sciences biologiques Production
de médecins de famille à compétence large |
BURY
J. A., 1998 De Boeck Ed.
D’après
J.P. Deschamps : Introduction aux concepts et méthodes de santé publique.
ESP. Nancy 1995.
Quelles sont les pistes de solution ?
Consciente
de l’inadéquation entre la formation et la pratique médicale, l’OMS a décidé de confier à un de ses centres
collaborateurs aux USA, vers la fin des années 80, le soin de mener une
enquête sur dix établissements d’enseignement médical qui opèrent en Réseau,
répartis dans 6 régions du monde.
L’enquête
avait pour but de déterminer dans quelle mesure ces établissements avaient
entrepris de dispenser une formation médicale à orientation communautaire,
fondée sur la résolution des problèmes, de quelle façon et jusqu’à quel
point les nouvelles réformes d’enseignement influaient sur les prestations de
soins, en particulier des soins de santé primaires.
En
s’aidant, entre autres, des conclusions de cette étude, l’Assemblée
Mondiale de l’OMS a voté, à l’unanimité, en 1995, une résolution
visant à réorienter l’enseignement
de la médecine et de la pratique médicale, en faveur de la santé pour tous.
Cette
réorientation de l’enseignement médical vise à définir, d’une façon
claire, le profil du médecin de santé communautaire et à faire acquérir aux
futurs médecins généralistes la maîtrise des compétences techniques et
relationnelles spécifiques aux fonctions qui leur sont dévolues et la capacité
de se perfectionner.
Pour
cela, la formation en santé communautaire devra fournir, au futur médecin généraliste,
une compréhension globale de l’organisme humain, avec une capacité d’intégration
des savoirs parcellisés des différents types d’enseignement spécialisés,
dans une perspective d’ensemble.
Une
préparation visant la résolution des problèmes, basée sur des prises de décision
adéquates en matière de soins curatifs, intégrant les aspects préventifs, médecine
clinique et santé publique.
Il
est important, à cet effet, de privilégier davantage la formation pratique au
niveau des hôpitaux périphériques et au sein des formations de santé de base
et de la communauté et de ne pas se cantonner uniquement au sein des hôpitaux universitaires.
L’enseignement
doit se dérouler là, où l’étudiant en médecine, sera non seulement
familiarisé avec les soins de santé primaires qui nécessitent la prise en
considération des aspects curatifs, préventifs, ainsi que des questions de
promotion, de réadaptation, et qu’il soit confronté aux réalités socio-économiques
et gestionnaires qui influent directement en dernière analyse, sur la santé de
la population d’où la nécessité d’un véritable partenariat avec
l’ensemble des acteurs du système de santé.
Mais,
faut-il uniquement tabler su
La
réponse est naturellement les deux à la fois. Changer un cursus sans amender
en profondeur le contenu de chaque cours revient à rafraîchir la couleur
d’une vieille paroi sans toucher à sa structure.
Par
ailleurs, une meilleure formation de base mettra des années à faire sentir ses
effets et donc des formations continues pertinentes sont indispensables pour
rompre la solitude des généralistes et leur permettre d’adapter leur
pratique clinique aux besoins prioritaires de la population et à la réalité
des ressources matérielles des services de santé.
CONTEXTE NATIONAL
La confrontation de nos médecins aux réalités
sanitaires du pays, propres à toute nation en développement, a révélé dès
la fin des années 1970, l’inadéquation croissante entre la formation médicale
donnée dans nos Facultés et les priorités nationales en matière de santé.
C’est ainsi que s’est imposée, dès lors, l’idée d’une réforme des études
médicales, réforme, d’autant plus impérieuse que le curriculum des études
suivies, jusqu’à cette date, était
largement inspiré des programmes français des années 1960.
Une
commission composée d’enseignants et comprenant des représentants du Ministère
de la Santé et du secteur médical
privé, déposait ses conclusions et ses propositions de réformes après avoir
analysé les données démographiques, épidémiologiques, socio-économiques,
sanitaires. Des objectifs éducationnels, institutionnels et un profil de
formation du médecin furent énoncés pour la première fois.
Depuis
l’année universitaire 1982-1983, les études médicales au Maroc sont régies
par Décret n°2-82-356 du 31/01/1983 spécifique à cet effet.
L’objectif
de cette profonde réforme est d’adapter
la formation aux besoins du pays et aux réalités démographiques, épidémiologiques,
socio-économiques…, avec une grande ouverture sur la santé communautaire et
les soins de santé primaires.
En
effet, depuis 1982, un vaste programme de formation pédagogique des enseignants
et une refonte totale mais progressive furent entrepris aussi bien dans les
domaines des méthodes d’enseignement et d’évaluation que dans celui de la
réorganisation du curriculum, de la recherche médicale et de la formation
continue.
L’enseignement
de la santé communautaire a pris une place non négligeable, mais encore
insuffisante dans le cursus de la formation de nos facultés de médecine.
A tire d’exemple, le programme de formation des futurs généralistes au sein
de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Rabat comprend :20 heures
d’initiation en médecine sociale en 1ère année de médecine, 120
heures en 5ème année en 2 semestres portant sur les concepts, méthodes
en santé publique, mais aussi l’épidémiologie et la prophylaxie des
principales maladies endémiques au Maroc ainsi que sur l’organisation, le
fonctionnement du système de santé national , les
principaux programmes sanitaires et l’hygiène, avec un stage
pratique d’un mois au sein des formations du SIAAP de Rabat en 4ème
année de médecine. L’accent est mis sur l’approche santé communautaire.
Cependant,
les nécessités d’une interaction de
nos Facultés avec leur environnement
d’une part, et avec les nouveaux objectifs de la Société dans laquelle elles
évoluent d’autre part, obligent à la réalisation d’une adéquation
permanente entre leurs méthodes de
formation et les impératifs de développement et de progrès de cette Société.
C’est
ainsi que s’est imposée la nécessité d’une nouvelle réforme qui devra,
entre autres, accélérer
et renforcer davantage la formation en santé communautaire. A cet effet,
la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Rabat mène depuis le début de
l’année académique 99-2000 une évaluation (audit) avec la collaboration de
la CIDMEF et l’ensemble du Corps Enseignant administratif et technique de la
Faculté, avec la pleine participation des étudiants.
Nous
devons souligner, par ailleurs, les
récentes conventions de partenariat signées par la Faculté de Médecine et de
Pharmacie de Rabat avec le Ministère de la Santé, le Ministère de
l’Environnement, le Ministère de l’Agriculture, les Eaux et Forêts,
l’Agence pour le Développement du Nord, l’Institut Agronomique, l’ONEP
ainsi que les différentes révisions des programmes et des méthodes
d’enseignement de plusieurs disciplines, des examens cliniques, la création
de nouveaux modules (nutrition urgentologie), la généralisation et le
renforcement de la formation pédagogique des enseignants etc. .…
Partant
de cette analyse, il apparaît donc, de manière
claire, que les réformes du système de formation médicale au Maroc
nous situe à mi-chemin entre les
deux modèles et tendent progressivement vers le “modèle global”.
CONCLUSION :
Les
facultés de médecine devront :
-
Procéder
à une évaluation préalable coordonnée de chaque programme ainsi que de
l’ensemble des programmes dans le sens d’une vision globale
-
S’efforcer,
en premier lieu, de former un noyau d’enseignants de haut niveau ayant une
compétence à la fois clinique, santé communautaire et pédagogique
-
Consacrer
plus d’attention à la nature et à l’étendue des relations avec la
communauté, en général et les services de santé en particulier
-
Utiliser
davantage la communauté et toutes ses structures de santé comme terrain de stage et d’apprentissage durant toute la durée des études
-
S’atteler
davantage à choisir les problèmes de santé, hautement prioritaires autour
desquels s'organisera l’enseignement qui devra utiliser les techniques de résolution
des problèmes et d’autres approches
telles que la formation axée sur l’étudiant,
l’apprentissage
en milieu professionnel, sans pour autant
sacrifier la “qualité”.
-
Mettre
en œuvre des programmes de recherche sur la façon d’atteindre objectifs
fondamentaux de la formation à orientation communautaire
- J.P. Unger. La formation des médecins généralistes dans les pays en développement.
Colloque International, IMT, Anvers, 1995
-
R. Richards et T. Fulop. Ecoles novatrices pour les personnels de santé,
OMS, 1989
- M. Kantrowitz, A. Kaufman, S. Mennin, T. Fulop, J. Guilbert. Filières
nouvelles adoptées par certains établissements de formation des personnels de
santé. Approche expérimentale des méthodes pédagogiques en fonction des
besoins en matière de santé, OMS, 1989
-
J.P. Deschamps. Concepts et méthodes en santé publique. Dossier
documentaire, Ecole de Santé Publique de Nancy, 1995.
- OMS. Pour une formation mieux adaptée des professionnels de santé.
Rapport d’un groupe d’étude de l’OMS sur l’apprentissage par la résolution
des problèmes, OMS, 1993
-
OMS. Médecin pour la santé. Une stratégie mondiale pour la réorientation
de l’enseignement de la médecine
et de la pratique médicale en faveur de la santé pour tous, OMS, 1996
-
C.I.E. Santé communautaire. Concept/action/formation. Groupe de travail
sur l’enseignement de la santé communautaire, CIE, Paris, 1993.