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J.E. NAJI : Expert consultant en IEC auprès d'organismes de l'ONU
Par
l'abréviation IEC (“Information, Éducation, Communication”), on entend des
actions générant, auprès de publics donnés, à la fois de l'information, des
messages éducatifs et de la communication qui suppose fondamentalement un échange
interactif avec les publics cibles.
A
partir du milieu des années soixante, les organisations internationales,
principalement l'ONU et ses organismes et agences spécialisés (PNUD, FNUAP,
OMS, UNICEF, UNESCO…), ont commencé progressivement à prendre en compte et
à recommander, dans leurs programmes d'aide et de coopération avec les pays du
Sud, ce levier de l'IEC. En ces années là, on parlait juste
d'“information” ou de “sensibilisation”.
En
1995, à l'occasion du 50ème anniversaire des Nations Unies, un
rapport estimait que l'absence de ce souci pour l'IEC dans les décisions
relatives au développement et à la coopération explique en partie l'échec ou
le relatif échec de la moitié des projets de l'ONU en cinquante ans.
De
nos jours, l'activité IEC est non seulement omniprésente dans les programmes
d'aide au développement, mais elle est, dans bien des cas, le levier central
sur lequel compte tout projet de développement pour atteindre ses objectifs. A
titre d'exemple, l'organisation spécialement créée par l'ONU pour lutter
mondialement contre le Sida, “ONUSIDA”, destine la quasi-totalité de ses
ressources à cet aspect, l'IEC. Depuis le Congrès Mondial de lutte contre le
Sida de 1989, à Montréal, les malades du sida et leurs associations dénoncent
à chaque occasion similaire la part budgétaire réservée par les
gouvernements et les organisations internationales à l'IEC, au détriment, de
la recherche scientifique et de la prise en charge des médications et des problèmes
socio- économiques qu'affrontent ces personnes et leurs familles.
S'il
est indéniable que l'IEC est un levier à l'impact efficace dans la conduite de
campagnes d'éducation et de conscientisation de populations, d'actions
promotionnelles de comportements corrects et conséquents par rapport aux
objectifs de développement (santé,
environnement, agriculture, scolarisation…), il est important de savoir
quelles sont les limites de cet appui qu'apporte l'IEC aux politiques de développement
et de changement. Car le recours massif, privilégié ou trop confiant, à ce
levier s'est avéré, dans certains cas, dans certaines crises ou problématiques,
erroné ou, pour le moins, aux résultats bien faibles, limités, et même,
parfois, équivoques.
Il
a fallu beaucoup de temps aux décideurs d'organismes internationaux de coopération
pour le développement avant de se rendre compte, par exemple, que c'était une
impasse le pari qu'ils avaient fait, dans les années soixante-dix, sur la télévision
en l'installant dans les espaces communaux des villages africains dans l'espoir
de la voir jouer le rôle d'un “arbre à palabre moderne” diffusant, avec
impact, des messages éducatifs et promotionnels pour le développement.
Ces
quelques leçons tirées de la carrière de l'IEC dans la question du développement,
à l'échelle internationale, sont utiles à garder à l'esprit et à rappeler,
au besoin, parce que la tendance naturelle est de croire que la communication,
plus exactement l'IEC, ne peut être que profitable aux politiques et projets de
développement dans les pays du Sud. Elle l'est effectivement mais cela dépend
de la justesse, ou efficience, de deux facteurs à la base : La vision et la méthode
Bien
entendu, il n'y a pas un modèle unique d'application de l'IEC, un schéma qui
serait valable tout le temps, quel que soit le contexte où l'on compte
promouvoir du développement. Alors, quand on parle de “vision adéquate”,
cela signifie une perception de la tâche IEC qui soit prémunie contre
certaines erreurs de définition du rôle de ce levier, contre certains clichés
ou tendances qui procèdent d'une perception particulière de la communication
et des sociétés en butte au développement. Appelons ces tendances des
“tendances lourdes” qui guettent souvent le recours à l'IEC en matière de
développement.
Ces
tendances ne sont pas toujours faciles à maîtriser pour pouvoir adopter une démarche
d'IEC qui soit adaptée et conséquente par rapport au problème de
communication posé et aux objectifs escomptés. Elles sont difficiles à
apprivoiser parce qu'elles trouvent leur origine, pour la plupart, dans la
disposition d'esprit du spécialiste en communication appliquée aux questions
de développement.
La
disposition d'esprit qui prédomine, en effet, dans ce domaine, fait percevoir
les populations cibles sous un jour particulier. Ces populations, dans la
plupart des cas de figure des pays du Sud, sont des populations rurales.
L'expert en communication, qu'il soit national ou international, en vient de ce
fait, à considérer que ces publics, majoritairement analphabètes, sont
en marge de la “modernité”. Laquelle modernité
caractérise la communication et ses moyens actuels.
Il
est fort fréquent aussi de considérer que ces populations rurales du Sud,
prisonnières de cultures traditionnelles (par opposition à la “culture
moderne”), sont peu réceptives
aux messages de changement. Guidées dans leurs perceptions et leurs pratiques
par des croyances rétrogrades, où l'occulte se mêle au fatalisme, elles
seraient donc, selon cette vision, opposées, par essence, au progrès et donc
aux recettes de développement qu'on veut
leur proposer ou, justement, leur “communiquer”.
Une
telle disposition d'esprit chez le spécialiste, souvent difficile à débusquer,
est importante à analyser et à en vérifier le poids chez le communicateur,
parce qu'elle risque de recommander une démarche IEC totalement inadéquate,
voire même opposée aux objectifs de développement que l'on veut atteindre.
La
première conséquence d'une telle vision est que l'on aura tendance, en tant
que communicateur (animateur de développement), à faire peu de cas de l'avis
de ces populations, de leurs pratiques traditionnelles ou familières, de leurs
contingences spécifiques et de leurs attentes et ambitions qui peuvent nous
paraître trop singulières, trop modestes ou par trop irrationnelles. Comme on
le voit, avec de telles considérations, des “à priori” en fait, on est
dangereusement tangent par rapport au mandat de la communication. Un des plus
graves dangers qui guettent une telle façon de comprendre la mission de l'IEC,
dans de tels pays, est la conduite d'une action totalement désaxée par rapport
aux cibles et à leur réalité.
Une
autre conséquence, qui est liée à la première, et que peut induire une telle
vision de l'IEC, consiste en une conception verticale de la communication. Ce
qui veut dire qu'on conduira de la communication de manière unidirectionnelle
sans laisser de place au point de vue du récepteur, encore moins à une éventuelle
participation de sa part à l'élaboration des contenus et formes de la
communication. Celle-ci se retrouve ainsi inféodée totalement aux motivations
propres au communicateur, voire même imposée de force aux populations, comme
ce fut le cas dans plusieurs pays du Sud, par des moyens de coercition
totalement opposés à l'essence même de ce qu'on entend à la base par
“communiquer”.
Dans
plusieurs pays africains et asiatiques, le communicateur fait appel à
l'intervention des appareils de l’état chargés de “l'ordre” (“ministère
de l’intérieur”, “armée”, “commissaires du peuple”, “milices de
quartiers”, “cellules de parti”..), ou s'en accommoder, pour convoquer et
rassembler, avec plus ou moins de pression, les populations cibles
de campagnes de vaccination, de planning familial, d'inscription sur les
listes électorales… La tentation est grande, en effet, pour le communicateur,
de s'allier de tels appareils coercitifs de mobilisation tant il estime, à tort
ou à raison, que sa seule créativité de communicateur ne peut réussir une
telle mobilisation ou atteindre le seuil de sensibilisation nécessaire pour
approcher les objectifs de développement assignés à la tâche de
communication.
L'option
pour une communication unidirectionnelle (fermée, en somme) et, qui plus est,
imposée de haut en bas (par le poids d'appareils d’état, au besoin),
comporte une autre dérive fort préjudiciable pour l'apport supposé de l'IEC
à la question du développement. Cette dérive est celle qui fait que le
communicateur évacue l'effort d'adaptation qu'induit normalement une attitude
d'écoute des populations. Car, en ignorant la réalité de ces populations,
leurs avis, leurs motivations, pratiques et attentes, on s'interdit la création
en communication, l'effort d'imaginer et d'explorer des formes, des procédés,
des techniques et des contenus de communication inédits parce que, justement,
inspirés par le contexte spécifique des populations concernées par telle ou
telle problématique de développement et la stratégie IEC qui la soutient.
Il
y a une dizaine d'années, le “Mass Communication Institut” de New Delhi
confia à un de ses professeurs la mission d'imaginer un outil de communication
qui puisse permettre aux centaines de milliers d'instituteurs de ce
pays/continent de diffuser largement aux populations rurales des messages éducatifs
en matière de santé, notamment sur les questions de l'hygiène et du planning
familial. Ce chercheur, journaliste retraité de l'agence de presse indienne,
finit par fabriquer une boite en bois léger, de la dimension d'un cartable
ordinaire, y installa un système simple de projection au moyen d'une lentille,
d'une source de lumière à piles et confectionna une succession de messages
dessinés sur une boucle de pellicule de 9 mm comme support pour des séances
d'animation de groupes et de discussion dans les villages à mener par les
instituteurs. La simplicité du dispositif, son modeste coût (moins de 30
dollars US), permit à chaque instituteur/communicateur d'en fabriquer lui-même
un exemplaire, seule la boucle de pellicule lui était fournie par le Ministère
Fédéral de la Santé…L'exemple est à méditer non seulement parce qu'il
illustre l'importance de l'initiative créatrice en IEC, mais aussi parce qu'il
témoigne du nécessaire souci de tenir compte du contexte : l'Inde est un pays
vaste où le pouvoir d'achat est très faible et les ressources de l’état
fort limitées et où le cinématographe est une occupation culturelle
quotidienne et largement populaire (le pays produit plus qu'un film par jour!).
La boîte en bois à projection manuelle de 9 mm, prise en charge de façon
autonome par l'instituteur rural est donc le fruit d'un effort d'adaptation de
l'IEC au contexte socio-économique et culturel des populations cibles.
A
l'inverse, on peut citer le cas de la Turquie où le communicateur a cru trop
vite (dans les années 80) que dans une société patriarcale, réputée laïcisée
et donc modernisée depuis la réforme Kémaliste (années 20), il suffisait de
convaincre les hommes par un moyen moderne pour que les femmes présentent leurs
enfants à une campagne de vaccination... On installa alors des vidéos dans les
cafés, lieux de rendez-vous quotidiens des hommes, à l'exclusion des femmes,
et on diffusa une série de messages invitant à vacciner les enfants… Les
hommes refusèrent systématiquement de renoncer à la transmission d'un match
de football ou à la diffusion de variétés ou de fictions et les femmes ne se
sentirent guère concernées par ce qu'elles n'ont pu voir..
L'inadaptation
d'une stratégie IEC dite de développement peut même affecter le choix du
comportement à promouvoir, heurtant frontalement les fondements d'une société…
En 1995, les programmes de promotion de la condition féminine en Mauritanie
s'arrêtèrent, à juste titre, sur le phénomène de l'obésité chez les
Mauritaniennes comme source de tous les blocages et les pratiques qui
maintiennent la femme dans un statut d'objet de plaisir et de procréation et
qui l'excluent de toute insertion réelle dans la dynamique économique du pays.
Avec en plus, une fréquence de pathologie handicapante et préjudiciable pour
sa santé (rhumatismes, maladies cardio-vasculaires…). On mena alors des
campagnes avec meetings, média, banderoles, brochures et surtout avec des
dessins caricaturaux dans l'intention d'inciter la Mauritanienne à ne plus
accepter comme valeur esthétique imposée depuis des générations par les
hommes son obésité. Le thème heurta toute la société, hommes et femmes, une
société esclavagiste où la femme, sujette à des pratiques familiales de
gavage depuis son jeune âge, détient, paradoxalement, un pouvoir d'influence
sur la cellule familiale et sur la société des hommes, pouvoir unique dans le
monde arabo-musulman sa disponibilité d'hôtesse oisive, sachant recevoir et
tenir la conversation, aux hommes comme aux femmes, et sa “générosité” de
corps séduisent et fascinent parce que tout cela suggère richesse, aisance,
volupté, art de vivre et le pouvoir de détenir les secrets et les confidences
de tout ceux qu'elle reçoit longuement… La perte d'une telle situation
signifiait pour elle la perte de tous ses pouvoirs dans une société où même
les générations montantes des hommes ne la conçoivent qu'ainsi.
Devant
de telles pesanteurs profondes, on retira très vite ces actions d'IEC de la scène
mauritanienne.
Ces
différents exemples soulignent donc l'importance critique pour une action IEC
d'être en phase avec la réalité des populations et des sociétés qui sont
dans le besoin d'un appui de la communication pour leurs projets de développement
Une
précaution d'emploi de l'IEC qui doit présider à la vision qu'on a de ce
levier combien même on en maîtriserait les techniques et les méthodes. Mais,
la vision ne suffit pas, encore faut-il maîtriser les méthodes et techniques
de l'IEC, mais tout en sachant bien composer avec les multiples pesanteurs qui
caractérisent ces pays du Sud.
La
technicité a donc besoin qu'au préalable la vision soit claire, c'est-à-dire
qu'elle soit soucieuse d'adaptation et d'écoute à l'endroit des populations
concernées. Dès le départ, en s'engageant dans un travail d'IEC, en ces pays
en développement, on doit savoir qu'en règle générale, on va intervenir dans
des contextes peu ou fort peu propices à la communication et à la transparence
qu'elle suppose. Ce sont des pays vivant des déficits plus ou moins grands de démocratie,
de liberté d'expression, de participation, de responsabilisation. En règle générale,
l'état ou les gouvernants décident pour les populations sans les consulter. Et
en règle générale aussi, la communication est fort redoutée par les
gouvernants obnubilés qu'ils sont par le souci sécuritaire et jugeant leurs
populations, analphabètes, démunies et sans voix, incapables d'user à bon
escient de la communication sans qu'elles soient tentées de remettre en
question l'ordre établi.
Pourquoi
insister sur de telles évidences de contexte dans de tels pays? Parce que tout
simplement, sans égard pour ces conditions de base dans lesquelles va se déployer
l'IEC, le communicateur ne saurait repérer certains mécanismes sur lesquels il
doit intervenir pour bien faire fonctionner ses méthodes et ses techniques.
C'est
ainsi que la planification d'une stratégie d'IEC pour le développement exige,
tout d'abord, un travail de recherche au préalable. Des recherches d'ordre
sociologique (des études, par exemple, sur les connaissances, les perceptions,
les comportements, les attitudes et les pratiques), des études sur le champ de
la communication du pays concerné ( ce qui relève de la sociologie des médias),
des recherches d'ordre démographique, d'ordre anthropologique parfois, etc. …
Autant
de travaux préliminaires à assurer en amont de la construction d'une
intervention par le moyen de l'IEC. Ce qui est fort souhaitable, c'est que le
concepteur de la stratégie IEC conduise lui-même ou soit au moins bien impliqué
dans ce type de recherches. Il s'agit là de la première étape dans
l'application du levier de l'IEC au développement.
Cette
phase de recherche est importante parce qu'elle va éclairer le contexte où on
intervient, va nous faire appréhender la réalité des populations cibles,
leurs motivations, attentes et ambitions. Mais, aussi, parce qu'elle va nous
permettre d'identifier ce qu'on pourrait appeler le “référentiel” de la
stratégie IEC. C'est-à-dire les types et les grandes lignes des messages qu'on
devra promouvoir en fonction des objectifs de développement assignés au départ
à notre stratégie IEC.
Dans
la délimitation de ce référentiel des messages, on aura, grâce aux
recherches évoquées, sélectionné les thèmes, repéré ceux qui peuvent
constituer un blocage, repéré les fausses croyances, qui risquent de nous résister
sur le terrain, trouvé les exemples significatifs, comparatifs ou évocateurs
tirés de la culture des gens, et qui pourraient par l'illustration, nous aider
à faire passer notre message, nouveau pour les publics cibles… Dans ce référentiel,
nourri par les recherches, on pourra récupérer des proverbes, un lexique
proche des gens, une pratique traditionnelle qui est conciliante avec notre
message de développement, etc. ..
C'est
pourquoi un plan d'IEC doit poser d'abord ce référentiel, tiré de recherches
opérationnelles, et en délimiter précisément les contours pour savoir ce
qu'il faut dire et ce qu'il ne faut pas dire, comment le dire, quels thèmes ou
quelles formulations éviter, à quelles équivoques de langage il faut faire
attention, à quelles croyances, proverbes ou pratiques traditionnelles on peut
faire, ou on ne doit pas faire, référence, etc. ..
Ceci,
bien entendu, sans sortir du mandat thématique de la stratégie, c'est-à-dire
les objectifs de communication poursuivis.
D'ailleurs,
un plan d'IEC qui démarre avec la définition d'un tel référentiel, doit
s'atteler dans une deuxième étape à formuler en termes de communication, un
objectif de développement. C'est ce qu'on entend par “problème de
communication” tiré d'un objectif dit opérationnel ou de développement.
Supposons
que mon problème de développement est d'augmenter l'immunisation contre les
maladies de la petite enfance afin de réduire la mortalité infantile”. Je le
traduis en termes de “problème de communication” : “convaincre du danger
mortel et/ou handicapant de ces maladies infantiles”.
Cette
formulation en termes d'IEC, me permet d'identifier des “axes de
communication”. Dans ce cas de figure : premier axe, informer sur ces maladies
infantiles et leurs conséquences, deuxième axe, expliquer le phénomène de
l'immunisation par la vaccination, troisième axe, faire en sorte que les
parents présentent leur enfant pour la vaccination à une date donnée, en un
lieu fixé dans le cadre d'une “campagne nationale”, par exemple.
Comment
formuler les messages par lesquels vont se traduire les axes de communication,
quel langage utiliser, quelles informations ou connaissances diffuser, quelles
recommandations ou conseils de comportement donner?.. Le détail de tout cela,
je ne peux l'élaborer avec efficience et adaptation à mes populations cibles
que grâce à l'éclairage que me donne le référentiel dégagé à partir des
recherches entreprises en amont.
La
troisième étape qui se posera par la suite concernera les types et les outils
de communication à utiliser.
La
question des types et formes de communication à utiliser est très importante
surtout avec le contexte particulier des pays du Sud où des systèmes de
communication, fondamentalement différents, coexistent et parfois s'opposent et
s'annulent. En règle générale en effet, dans ces pays, nous assistons à un
système de communication dit moderne où il y a la presse, la radio, la télévision
et le cinéma, mais qui touche essentiellement la partie de la population,
souvent minoritaire, qui vit dans les villes. Mais en parallèle, en dessous ou
au-dessus, de ce système “moderne”, fonctionne un autre système, de
communication orale, qui non seulement prédomine dans le monde rural, mais
fonctionne également dans le milieu urbain. C'est un système fondé sur
l'oralité qui, dans certaines sociétés, présente des mécanismes et des
outils traditionnels fort éprouvés et socialement vivaces et pertinents.
D'autre
part, dans ces sociétés à grands déficits de démocratie et de liberté
d'expression, la rétention de l'information est érigée en système, ce qui
laisse libre cours à la rumeur, danger le plus redoutable pour une
communication qui veut promouvoir un changement dans la transparence, c'est-à-dire
à partir de vérités.
De
même qu'il faut garder présent à l'esprit que dans la plupart de ces sociétés,
c'est le groupe qui prime sur l'individu et ce dernier n'ose, en règle générale,
exprimer son point de vue personnel et prendre l'initiative de changer
individuellement de comportement et de pratiques qu'avec l'accord plus ou moins
explicite de son groupe, (famille, clan, tribu, village…) de peur d'en être
exclu. Une telle primauté du groupe sur l'individu favorise, en pesanteur et en
influence, les leaders et les relais. Ce qui se traduit pour l'IEC par des tâches
de négociation, de franchissement de différentes barrières, institutions et
structures collectives avant d'atteindre l'individu. Une telle situation va
imposer à l'approche de l'IEC de
recourir, par exemple, aux “Relations Publiques” comme type de communication
à privilégier.
La même situation, c'est-à-dire une société basée sur le
contact direct, sur la négociation par la conversation personnalisée et non
pas sur une communication froide et impersonnelle à distance (lot des médias
modernes) va, par exemple, nous imposer des formes de “communication rapprochée”,
c'est-à-dire la communication interpersonnelle, individuelle ou dans sa forme
de dynamique de groupe.
D'un
autre côté, si dans de telles sociétés, on sera forcément amené à s'intéresser
aux canaux et formes dits de “communication traditionnelle”, influente dans
ces pays, on ne peut renoncer pour autant à la communication médiatisée qui a
sa place et sa fonction dans ces sociétés quel que soit l'impact des autres
types de communication. Car, cette communication dite moderne est, comme on l'a
dit, omniprésente dans le monde urbain, et rien ne prouve, souvent, qu'elle
n'ait pas d'impact, indirect au moins, sur le monde rural. En tout cas, elle est
d'un impact réel et direct auprès de certains publics cibles qui tiennent une
place décisive dans la réalisation de quelconque projet de développement.
C'est le cas des décideurs, des agents de l’état, des fonctionnaires, des
relais ou leaders d'opinion (comme les instituteurs ou les infirmiers, par
exemple).
Le
recours aux mass médias est de ce point de vue important parce qu'il permet un
“effet multiplicateur” auprès aussi bien des publics qui sont
habituellement exposés à ces Mass Médias qu'aux publics qui en sont isolés,
le plus souvent pour des raisons socio-économiques, majoritairement dans le
monde rural, mais aussi dans le monde dit “péri urbain”, fort important
dans ces pays.
Afin
de résumer la complexité des structures et données dans ces pays en développement
et ce que cette situation implique comme souplesse et flexibilité dans
l'utilisation du levier de l'IEC, nous dirons que ces sociétés sont des “
sociétés composites”. Des sociétés où coexistent différents systèmes de
communication, où la population présente une mosaïque de langues, de
cultures, d'ethnies, de systèmes de valeurs, voire de religions, où le
traditionnel fonctionne avec le moderne, où l'extrême richesse côtoie l'extrême
dénuement, où existent aussi bien des élites fort bien formées que des
masses d'analphabètes, de semi-alphabétisés, où des régions et des groupes
de populations sont totalement isolés ou enclavés par rapport à l'activité
nationale de développement, où les mutations marchent parfois à un rythme
effréné, où l'ancien comble toujours le vide laissé encore par le nouveau…
Or, l'IEC, en général, intervient pour pousser une démarche collective, unifiée,
vers le développement, elle parie sur la cohésion et la convergence entre les
différentes composantes dans ces sociétés pour aider à la réalisation d'un
seuil de développement pour l'ensemble du pays.
Cette
réalité rend fort délicate une autre étape de la méthode: l'étape du
“ciblage”. Entre les femmes et les hommes, les femmes alphabétisées ou
semi alphabétisées dans l'urbain et les rurales analphabètes, entre les
groupes qui ont accès aux services de l'État et ceux qui en sont isolés, pour
des raisons géographiques ou économiques (l'hôpital, par exemple), les dénominateurs
communs et les convergences dans les attentes et dans la réceptivité à
l'action IEC, n'existent pas toujours… Ce qui impose un ciblage particulier
des publics cibles et donc une diversité, parfois inouïe, des messages, de
leurs formes, de leurs supports, de leurs modes de diffusion, etc.
Dans
bien des campagnes de développement, l'IEC est contrainte d'user d'une panoplie
de formes et de supports, en diverses langues parfois: la presse, la radio, la télévision,
la projection cinématographique sur les places des villages, la cassette audio
dans les transports en commun, le théâtre de rue, le prêche à la mosquée,
la séance d'animation de groupe au sein des familles, l'entretien individuel,
la distribution de brochures, le sketch radiophonique, le lâcher de
tracts…Bref, autant de tentatives d'épouser la complexité de ces sociétés,
en s'efforçant de catégoriser au maximum les cibles- autant qu'il est prouvé
que cela est nécessaire (rôle du référentiel des recherches)- dans le but
d'atteindre la meilleure adaptation possible du message.
A
cet égard, nous tenons à attirer l'attention sur un travers trop fréquent
dans l'opération de ciblage dans ces pays. En raison de toutes les conditions décrites
de ces sociétés, les “ agents de développement”, généralement les
agents des services sociaux de l'État, ne sont pas forcément en avance sur les
populations auprès desquelles ils jouent le rôle de relais et d'animateurs
d'une stratégie IEC. Bien souvent ils ont les mêmes attitudes, les mêmes
perceptions et les mêmes pratiques que les populations qu'ils veulent éduquer
sur une question donnée : après une dizaine d'années de travail éducatif
auprès de populations atteintes de troubles dus à la carence en iode (TDCI),
dans les montagnes marocaines, un infirmier reconnut, à l'occasion d'une enquête
qui le comptait dans l'échantillon, que ses deux filles souffraient du
goitre..! Il passait ses journées à dispenser des messages préventifs contre
le risque de goitre sans en tirer les conséquences qu'il faut pour sa propre
famille…
Dans
le même pays, le Maroc, à l'occasion de la première campagne IEC sur le Sida,
en 1988, dans laquelle étaient fortement impliqués des enseignants de médecine,
un médecin interne du principal hôpital universitaire du pays,
choisit de fuir littéralement, en courant, de la salle où un patient
pour troubles gastriques prit la précaution, d'un avisé, d'avertir ce médecin
qu'il était séropositif..! Les professeurs du CHU lançaient une campagne
nationale d'IEC, alors que leurs propres étudiants (les finissants) restaient
en dessous du seuil minima d'information sur les risques et modes de contagion
de cette infection!
Ces
deux exemples nous permettent d'insister sur le fait qu'il faut, dans la quasi
totalité des cas, en ces pays en développement, prévoir dans la stratégie
IEC des actions qui concernent ceux qui ont en charge de conduire ou d'appliquer
les politiques de développement au profit des populations désignées comme bénéficiaires
de ces politiques. Bien souvent, une implication conséquente de ces “agents
de développement” dans l'action IEC n'est possible qu'au moyen supplémentaire
d'un volet de formation que le communicateur devra prendre en charge pour
outiller aux mieux ces auxiliaires de sa stratégie d'action IEC, en améliorant
leur information sur la problématique de développement posée et leurs capacités
et techniques de communiquer avec la population. Dans ce cas, la tâche d'IEC va
comporter également des activités de formation (devenant IFEC et pas seulement
IEC), activités qui peuvent concerner également d'autres types de relais ou
d'auxiliaires, comme les agents communautaires, les volontaires associatifs, les
leaders locaux…
Les décideurs eux mêmes, jusqu'au plus haut niveau, nécessitent
également le déploiement d'un
dispositif IEC les ciblant spécifiquement (actions de Relations Publiques, par
exemple), car leur implication est déterminante dans ces pays fortement
centralisés.De manière générale, il faut veiller à impliquer, par des
actions spécifiques d'IEC tous les relais de la décision dans ces sociétés:
gouvernement, agents de l’état, journalistes, animateurs d'ONG, leaders
d'opinion locaux, détenteurs d'influence traditionnels… La réalité
“composite” et la situation de “mutations profondes et soutenues”, entre
autre, impose une telle précaution dans la méthode d'application de l'IEC dans
ces pays.
Ces
différentes précautions et remarques pratiques (et d'autres qu'impose chaque
cas de figure) doivent accompagner et inspirer constamment l'élaboration de la
méthodologie d'ap-plication de l'IEC à une question de développement. Cette méthodologie,
en résumé, comporte donc sept étapes principales :
.
L'étape des recherches de terrain (collecte de données, diagnostics et
analyses)
.
L'étape de la délimitation du “Référentiel” de la stratégie IEC
.
L'étape de la définition du problème de communication (à partir d'une
problématique de développement)
.
L'étape de la définition des “axes de communication” (ou “Blocs
d'activités IEC”)
.
L'étape de la définition des types, formes, canaux et supports de
communication
.
L'étape de la définition des cibles
.
L'étape de la confection des messages
Généralement,
les trois dernières étapes, étant liées, sont menées en même temps, sans
ordre successif. Viennent ensuite d'autres étapes qui peuvent être considérées
moins critiques, comme l'étape de la planification de la diffusion, la
programmation des activités ou l'évaluation d'impact.
Conclusion
Autant
il faut faire donc preuve à la fois de rigueur et de souplesse dans
l'utilisation du levier de l'IEC en matière de développement, autant il faut
faire preuve aussi de circonspection et de mesure pour bien respecter les
limites de cet appui aux politiques de développement. Les premières limites
sont inhérentes à la vision qu'on se donne, en tant qu'intervenant par l'IEC,
de la portée intrinsèque de cet outil, une fois introduit dans un contexte
donné de ces pays du Sud.
Sans
doute, la limite la plus déterminante pour le succès ou l'échec d'une action
IEC est la propension des décideurs, dans ces pays, et même dans les
organismes étrangers qui y interviennent, à vouloir substituer la
communication au service concret attendu par les populations. Par manque de
moyens suffisants ou, tout simplement, par mauvaise gouvernance, on a souvent
assisté dans certains de ces pays à la volonté de faire de la communication
un simple “placebo” dans le but de pallier à l'absence de services concrets
à rendre à la population. Celle-ci n'est généralement pas dupe et se ferme
dans ce cas à l'IEC, répliquant qu'elle ne compte pas sur “des paroles”
pour améliorer son sort… Ce qui ne fait pas l'affaire du spécialiste de la
communication! On ne peut pas convaincre une mère, dans ces pays démunis, des
bienfaits de la vaccination pour son enfant si le vaccin lui reste
inaccessible..!
L'apport
de l'IEC peut donc être vidé de son sens s'il est déployé dans des
conditions qui évacuent la transparence et l'honnêteté qui doivent caractériser
toute communication de mobilisation pour le développement. Sans oublier que
bien souvent aussi, dans ces pays, des motivations purement politiques ou médiatiques
président à l'engagement d'une action IEC dite de développement de la part
des dirigeants.
Les
limites à l'IEC, comme on l'a vu, peuvent donc intervenir à différents
niveaux: au niveau de la vision et de l'intention des décideurs, au niveau de
la vision qu'a le spécialiste en communication de sa tâche et des contextes
des pays concernés par son projet IEC, dans les options techniques ( le choix
des messages, des types de communication à privilégier, les supports à
utiliser, les rouages et cadres sociaux à investir, la définition des cibles
etc.). On a relevé, par exemple, que s'il y a lieu de ne point ignorer les
formes et les techniques de la “communication traditionnelle” présente dans
ces pays, il faut veiller à y recourir avec circonspection, sans verser dans le
goût pour le pittoresque, ou les “à priori” qui débouchent souvent sur
une “communication au rabais” pour des populations qualifiées de marginales
par rapport à la communication dite “moderne”. On oublie souvent que ces
sociétés, bien que baignant encore dans le traditionnel, ont fondamentalement
l'ambition d'avancer, de progresser vers la modernité.
Comme
on oublie aussi que les gains tangibles de l'IEC à long terme, sur la question
du développement, sont parfois des pratiques élémentaires qu'on a du mal à
installer durablement dans ces pays. Parmi ces gains positifs, on peut souligner
que l'IEC, conduite selon la vision et la méthode décrites, et avec la
transparence et l'honnêteté requises, informe le public sur les services
offerts par l'état. En règle générale, à cause des conditions largement déficitaires
dans ces pays, les populations ne bénéficient pas de leurs droits, des
services que mettent à leur disposition, les structures de l’état (principal
acteur de développement), tout simplement parce qu'elles n'en sont pas informées
(dans les domaines de la santé, de l'agriculture, du crédit…).
On
peut également retenir que l'IEC, par le truchement de ses recherches opérationnelles,
d'ordre sociologique notamment, permet à la vérité du terrain de remonter
vers les décideurs et acteurs centraux des politiques de développement. Elle
fait le point sur les attentes des populations, sur les déficits des structures
chargées d'aider et d'assister ces populations, sur les dysfonctionnements des
structures vouées au développement… Elle dégage donc de nouvelles pistes de
communication entre les acteurs du développement dans ces sociétés, entre les
gouvernants et gouvernés principalement.
Finalement,
ces rapports entre gouvernants et gouvernés, pas toujours fluides dans les pays
en développement, sont l'ultime réceptacle de l'impact de l'IEC pour le développement
dans ces pays. Sous les conditions décrites ci-dessus, la communication pour le
développement participe à l'avancée du credo démocratique puisqu'elle table
sur la participation et la libre expression des populations cibles afin d'améliorer
leur jouissance de droits légitimes, comme le droit à la santé, au travail,
à un revenu décent, à une égalité de chances, bref à tout ce qui constitue
la dignité humaine de nos jours. Ce faisant l'IEC se retrouve au cœur de la
question des pouvoirs dans ces sociétés. Tout l'art qu'on attend de ce levier
est qu'il négocie, pour sa propre prestation, un équilibre de pouvoirs au
mieux des objectifs de développement qu'il a mandat d'appuyer.