RÔLE DU PRATICIEN DANS LA REFORME DE LA GESTION HOSPITALIÈRE :

« Aucune réforme efficace n’est possible, si elle n’est conçue et mise en oeuvre en étroite collaboration avec les professionnels de santé »

A.JUPPE: Ancien Premier Ministre Français. 1996.


La réforme de la gestion hospitalière est appelée à résoudre le difficile problème de la maîtrise des dépenses et celui de l’amélioration de la qualité des soins. Pour atteindre cette efficience managériale, l’ensemble des décideurs hospitaliers doivent se familiariser avec les outils de gestion. Qu’ils soient médecins-chefs de services hospitaliers, infirmiers chefs, chefs de services administratifs ou techniques, leur contribution à la maîtrise des dépenses et à l’amélioration des soins est primordiale. Mais le rôle du corps médical est prépondérant car les médecins sont les véritables ordonnateurs de dépenses. Par la nature même de leurs prescriptions médicales, du choix des  protocoles thérapeutiques qu’ils utilisent, de l’expression de leurs besoins en équipements lourds, de leur libre décision de la durée de séjour des malades…, le médecin prescripteur  influe considérablement sur les dépenses hospitalières.

C’est la raison pour laquelle, l’initiation des étudiants en médecine à l’économie de la santé est primordiale. De plus l’implication du médecin praticien dans la gestion de l’hôpital est incontournable si nous voulons optimiser les moyens disponibles. Pour cela et à l’instar de l’Association Française pour la Formation continue du personnel Médical des hôpitaux publics en Administration et Gestion (A.F.M.H.A.), qui organise depuis 1979, des sessions de formation continue en management hospitalier au profit des praticiens des hôpitaux, la création chez nous d’une structure similaire chargée de la formation des médecins en matière de gestion, pourra faciliter cette implication dans le fonctionnement de l’hôpital et dans la lutte contre certaines dépenses inutiles. Si le corps médical adhère à cette formation, beaucoup de conflits et de faux problèmes avec «l’Administration» peuvent être aplanis.

Quant au directeur gestionnaire de l’hôpital, les multiples taches qu’exigent ses fonctions fort complexes, lui imposent une grande disponibilité et une présence continue. L’unicité de direction, admise comme principe de base de toute gestion rationnelle, le met continuellement devant la nécessité de prendre de nombreuses décisions qui sont toujours  d’importance vitale. « Il doit être le coordonnateur-chef d’orchestre, toujours sur la brèche 24h sur 24 » Évidemment il peut déléguer une partie de ses charges. «mais, pour que cette délégation soit efficace, elle ne peut se faire que dans le cadre d’une concertation permanente faisant appel à la démarche de résolution des problèmes par équipe. Pour toutes ces raisons et pour d’autres, le directeur, surtout s’il est responsable d’un grand hôpital, doit assurer sa responsabilité de gestionnaire à plein temps. La division du travail et la séparation des fonctions l’exigent ».

REFORME DES COMMISSIONS MÉDICALES CONSULTATIVES :

Depuis leur création par circulaire ministérielle en 1993, les Commissions Médicales Consultatives (C.M.C.) n’ont jamais été correctement évaluées.

Toutefois l’expérience des dix hôpitaux du C.H.U. de Rabat-Salé, permet d’avoir une idée sur leur fonctionnement et leur efficacité. D’une manière générale, les hôpitaux où les C.M.C. se caractérisent par une certaine homogénéité de leurs membres et par un consensus dans les prises des décisions, les progrès sont rapides et l’amélioration des prestations est réelle .

Cependant, le caractère purement consultatif de ces commissions est mal vécu par le corps médical. En effet, en dehors de l’intérêt des informations communiquées par le médecin directeur, les cadres médicaux ont l’impression de cautionner ou d’entériner des  décisions déjà prises ailleurs. De toute évidence, une réforme des C.M.C. s’impose. Elle peut se faire dans le sens d’une plus forte responsabilisation de leurs membres qui seraient élus par leurs pairs.

Tout en respectant les orientations générales et les résolutions du conseil d’administration, cette nouvelle commission qui deviendra alors Commission Médicale Hospitalière (C.M.H.)devra être décisionnelle. Outre ses attributions classiques, son action devra s’articuler principalement autour des points suivants :

Élaboration  des plans d’action annuels de l’hôpital;

Préparation des programmes annuels d’investissement (achat d’équipements lourds, aménagements, constructions…);

Analyse de la productivité annuelle  de l’hôpital;

Information du corps médical;

Maintien de relations confraternelles entre les médecins;

Respect de la déontologie et de l’éthique médicale.

La réforme devra donc octroyer plus de poids et de crédibilité aux délibérations et aux décisions des C.M.H.. Ce renforcement ne pourra se faire que dans le respect d’une approche à la fois démocratique, éthique, technique et managériale.

LA PLANIFICATION STRATÉGIQUE PAR PROJET D’ÉTABLISSEMENT :

L’importance des demandes de soins, la rareté des ressources disponibles et la complexité de la gestion des structures de soins, conduisent tout naturellement les décideurs à faire des choix qui sont toujours difficiles. Pour faciliter quelque peu la décision, nombreux sont les pays qui ont adopté depuis quelques décennies déjà, la planification stratégique comme méthode d’optimisation des moyens. Le projet d’établissement en est l’outil qui a fait ses preuves dans de nombreux hôpitaux étrangers. Il s’agit d’une démarche participative ascendante qui groupe de manière cohérente et complémentaire, un ensemble de projets élaborés par tous les services hospitaliers ou centres de responsabilité. Ces projets expriment les besoins des services pour le moyen terme. Dans les pays où la planification est institutionnalisée, le projet d’établissement s’est avéré être un puissant levier de mobilisation des ressources humaines et d’optimisation des moyens matériels et financiers.

Dans notre pays, la planification est une orientation politique essentielle décidée par les pouvoirs publics. L’actuel plan de développement économique et social en est la preuve. Mais il n’existe pas encore de textes de loi imposant aux structures sanitaires, l’élaboration de projet d’établissement. La réforme du système de santé devra à notre sens rendre obligatoire la gestion par planification stratégique et opter pour le projet d’établissement comme outil de cette planification. La toute jeune expérience du C.H.U. de Rabat-Salé en matière de projet d’établissement devra d’abord être évaluée afin d’apporter les corrections nécessaires avant toute obligation légale.

REFORME DE LA COMPTABILITÉ HOSPITALIÈRE:

Jusqu'à ce jour, le budget des structures sanitaires publiques ne repose sur aucune évaluation financière objective de la productivité. Seule existe une comptabilité budgétaire simple et archaïque qui gère de manière empirique et approximative les données comptables des établissements. C’est ainsi que les dépenses ne se font pas sur le calcul des coûts réels des prestations réalisées. Elles tendent seulement vers la nécessité d’équilibrer un budget annuel, composé en grande partie d’une subvention, presque toujours la même, octroyée à l’établissement par les pouvoirs publics et d’une petite partie qui, dans les meilleurs des cas, ne couvrent même pas 25% des dépenses, constituée de recettes propres.

A l’instar du C.H.U. de Rabat-Salé qui depuis 1997, s’est doté d’un plan comptable spécifique, la réforme de la gestion hospitalière devra recommander l’élaboration et la mise en œuvre rapide dans tous les établissements de soins, d’un plan comptable adapté à leurs activités. Ce plan comptable,

rendu d’ailleurs obligatoire par la loi sur le code général de la normalisation comptable, groupera l’ensemble des procédures de la comptabilité budgétaire, générale et analytique et permettra ainsi la maîtrise progressive de la tenue des écritures comptables et celle du patrimoine hospitalier. L’optimisation des moyens ne peut être obtenue qu’à cette condition.

LE SYSTÈME D’INFORMATION ET DE COMMUNICATION :

Inutile d’insister sur le rôle majeur de l’information et de la communication verticale et transversale, interne et externe, et de l’utilisation de l’outil informatique dans tous les domaines de la gestion  hospitalière.

Encore faut-il prévoir dans chaque établissement, la mise en place de structures spécifiques dotées de compétences humaines et de moyens matériels adéquats. En matière d’informatique, l’existence d’un schéma directeur est le préalable indispensable à toute action sur le terrain. Il devra être élaboré par des spécialistes, en concertation étroite avec les professionnels de la santé. Sa mise en œuvre tiendra compte des domaines prioritaires définis par les utilisateurs et validé par la commission médicale hospitalière.

LA CONTRACTUALISATION : UNE NOUVELLE VOIE DANS LA GESTION.

Un autre domaine de la gestion moderne, rationnelle et transparente et qui trouve sa place dans toute réforme de système de santé, est celui relatif à la contractualisation. Son intérêt réside dans le fait que, toute mise en œuvre d’un plan d’action, ne peut aboutir sans le soutien de la tutelle et ce dans le cadre d’un contrat négocié. Cette contractualisation dite externe, encore appelée contrat-programme, constitue un acte juridique, technique et financier qui permet d’articuler d’une manière directe les relations entre l’institution de tutelle et l’établissement concerné. Il a pour objet de définir les projets que la structure de soins, en tant qu’établissement autonome, s’engage à réaliser dans le cadre de son plan d’action et ce conformément aux orientations générales et stratégiques des pouvoirs publics en matière de santé. Il définit en deuxième lieu l’appui financier, matériel, législatif et réglementaire que l’institution de tutelle s’engage à fournir à l’établissement pour la réalisation de son plan.

Il s’agit donc d’un contrat d’objectifs et de moyens qui est en fait, un mode de régulation entre l’établissement et les autorités  administratives et financières hiérarchiques. Il détermine les obligations, les droits et les apports des parties concernées. Dans le secteur public par exemple, l’Etat s’engagerait à accorder à l’hôpital, une dotation répartie selon un planning donné et couvrant toute la période du contrat. De son coté l’hôpital s’engage à réaliser les opérations prévues dans son plan d’action et ce dans des conditions techniques, économiques et financières optimales en mobilisant les moyens humains et matériels nécessaires. Il doit assurer les prestations de soins dans des conditions irréprochables et au moindre coût. La contractualisation externe s’avère donc pour l’établissement et pour les pouvoirs de tutelle, une nouvelle voie en mesure de dynamiser les actions sanitaires dans la plus grande transparence. La réforme du système de santé aura tout à gagner en prenant en considération cette recommandation.

La contractualisation interne constitue elle aussi un contrat d’objectifs et de moyens, élaboré et mis en œuvre par les chefs des différents centres de responsabilité en concertation étroite avec la direction de l’établissement. Elle suppose une organisation parfaite de ces centres de responsabilité dont les objectifs auront été bien définis et clairement exprimés et les taches bien précisées dans un projet d’établissement à moyen terme et dans un plan d’action à court terme. Cela suppose également que les moyens de réalisation des projets soient disponibles. Si ces préalables ne sont pas réunis, le personnel perd confiance et se démotive rapidement. Toujours est-il, qu’une expérience pilote dans ce domaine, serait très utile et très intéressante de mener dans quelques structures de soins.

L’ÉVALUATION, L’AUDIT ET LE CONTRÔLE :

Qu’il soit interne ou externe, l’audit apparaît de plus en plus comme un élément indispensable à la correction des dysfonctionnements des hôpitaux. L‘appréciation indépendante du fonctionnement d’un établissement permet de s’assurer que celui-ci ²maîtrise ses activités en remplissant des critères de conformité juridique, d’efficacité et d’efficience aptes à garantir la réalisation des objectifs et le contrôle des risques de l’institution² .

Cette évaluation, qui suppose l’adhésion totale des acteurs, ne peut réussir que si elle est réalisée par des auditeurs spécialisés. En fait, la création d’une structure d’audit interne légère et permanente, se justifie pleinement dans les grands établissements. Son champ d’application s’étend évidemment à toutes les activités hospitalières.

Mais il s’avère de plus en plus urgent de renforcer les processus d’évaluation, de supervision, de suivi et de contrôle de toutes les activités des établissements de soins. A cet effet, l’adoption de la démarche qualité et la mise en place de structures d’évaluation permanentes, augmenteraient le rendement et amélioreraient la qualité des soins. Il est évident que le suivi, l’évaluation et le contrôle ne peuvent être efficients que si l’établissement dispose de referenciels et de plans d’action dont les projets auront été librement définis par les centres de responsabilité, corrigés par les commissions médicales hospitalières et  validés par les conseils de gestion et d’administration.

CONCLUSION :

La gestion moderne des structures de soins touche de très nombreux domaines. Sa reforme fait partie intégrale de la reforme globale du système de santé. Elle s’inscrit normalement dans le cadre de l’actuel plan de développement économique et social du pays qui, en matière de santé, prévoit entre autres, le renforcement de la déconcentration et de la décentralisation.

La reforme de la gestion hospitalière gagnerait beaucoup en efficience si tous les établissements étaient autonomes et gérés par des gestionnaires confirmés qui exerceraient leurs fonctions à temps plein.

Par ailleurs, tous les établissements de soins, y compris les C.H.U. et les hôpitaux dits

-S.E.G.M.A.-* devraient faire l’objet de mesures législatives et gouvernementales dans le sens d’une plus grande autonomie et d’un assouplissement des pouvoirs de tutelle.

En outre, la mise en œuvre de l’Assurance Maladie Obligatoire et du Régime d’Aide Médicale aux économiquement faibles, contribueraient sûrement au renforcement de cette autonomie par la résolution du douloureux problème du financement des soins.

D’un autre coté, la réforme de la gestion hospitalière gagnerait également en performance avec une composition équitable des conseils d’administration dans lesquels tous les professionnels de santé seraient représentés de manière équilibrée.

Enfin, chaque établissement devrait obligatoirement constituer un staff de direction, animé par un directeur qui serait non seulement le responsable légal de l’hôpital, mais aussi le véritable leader en charge de l’exécution des résolutions du conseil d’administration et des décisions de la commission médicale hospitalière.

*S.E.G.M.A.= Structure de l’Etat Gérée de Manière Autonome.

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