REFORME DE LA FORMATION DES CADRES NON MÉDICAUX DE SANTÉ AU MAROC

Smaïl AACHATI : Division de la formation, Ministère de la santé


La formation du personnel non médical constitue une composante essentielle de la stratégie globale pour le développement des ressources humaines du Ministère.

Répondre aux besoins quantitatifs et qualitatifs en professionnels, compétents, et en mesure de contribuer efficacement à la prise en charge des problèmes de santé de la population aussi bien hospitaliers qu'au niveau des services de soins de santé de base, dans le secteur public comme dans le privé sont des enjeux majeurs de la politique de formation du département.

Les réformes entreprises au cours de la derrière décennie et qui ont touché toutes les composantes du système de formation s'inscrivent dans le cadre de cette vision d'amélioration de la qualité de la formation et de revalorisation des ressources humaines.

POURQUOI UNE REFORME DE LA FORMATION DES CADRES NON-MEDICAUX

Le système de formation du personnel non médical (différents profils) prévalu depuis l'indépendance ne répondait plus aux exigences de l'évolution de la science et de la pratique médicale. Il se caractérisait principalement par :

 Une inadéquation entre la durée de la formation, le niveau d'accès, le cursus de formation et les exigences d'ordre professionnels et pédagogiques.

En effet les niveaux d'accès aux écoles (fin de la 12ème année de l'enseignement général pour la formation des infirmiers et autres techniciens qualifiés, fin de la 10ème année pour les infirmiers auxiliaires et la durée de formation 2 ans pour chacun de ces niveaux ne permettent plus de former un personnel capable de participer activement à la conception, la planification et à l'exécution des différentes activités sanitaires pour répondre aux besoins de la population.

Une forte rigidité des textes notamment en ce qui concerne la création de profils nouveaux pour répondre aux nouveaux besoins de la population.

Un éparpillement des institutions de formation qui engendre un coût élevé de la formation et une dilution des moyens humains, matériels et financiers.

L'absence d'organes collégiaux et nationaux pour une gestion participative des institutions de formation

Un décalage de notre système de formation du personnel infirmier par rapport aux systèmes de formation similaires de par le monde. Ceci a pour conséquence un déclassement des professionnels appelés à travailler à l'étranger.

PRINCIPES / APPORTS ET MISE EN OEUVRE DE LA REFORME

Face à ces insuffisances, le département a mis en place à partir de 1993 une réforme des études du personnel infirmier et autres techniciens.

Principes et apports de la réforme

La refonte du système a permis :

La création de nouvelles structures de formation mieux adaptées regroupant les diverses filières dans les instituts organisés en 2 cycles :

                Un premier cycle comportant 13 filières de formation,

                Un deuxième cycle pour la formation du personnel d'encadrement des structures

                de soins et de formation.

L'amélioration et le renforcement de la formation de base :

                En élevant le niveau d'accès au premier cycle (baccalauréat + concours entretien)

                En portant la durée de ce cycle à trois ans.

La création de nouvelles structures administratives au sein des instituts à l'instar des établissements de formation des cadres (directeur, directeur des études, secrétaire général).

La mise en place d'organes collégiaux

                Un conseil national de perfectionnement.

                Un conseil intérieur,

                Un conseil d'enseignement spécialisé.

L'ancrage de notre système dans le système national de formation des cadres et son rapprochement avec les systèmes en vigueur à l’échelon international, ceci a permis d'une part de valoriser l'image de notre système de formation au niveau national, et de répondre aux besoins en personnel exprimés par les pays amis d'autres part.

Actions et mesures d'accompagnement pour la mise en œuvre de la réforme

Depuis la mise en vigueur de cette nouvelle réforme plusieurs actions ont été entreprises.

- La rationalisation et la révision des programmes

Des commissions nationales multidisciplinaires ont été constituées et mandatées pour procéder à une révision globale des programmes des 11 filières créées et l'élaboration des cursus pour les 2 nouvelles filières.

Ces commissions ont été composées de formateurs, d'utilisateurs, de personnel du terrain et autres personnes ressources selon le profil.

La démarche pédagogique poursuivie par les différentes commissions de révision des programmes visant l'élaboration de curriculums qui répondent le mieux possible aux besoins du terrain et aux exigences de la pédagogie active.

Le perfectionnement des enseignants

La Division de la Formation (Service de Formation de Base) a mis en place durant les deux premières années de la réforme. Un programme intensif de formation des formateurs à l'intention des enseignants permanents :

32 sessions de formation,

210 bénéficiaires à raison de 10 journées de formation en moyenne par an et par enseignant. Au cours des années 1997-1998, 4 enseignants en moyenne par institut ont bénéficié d'un cours avancé en andragogie. Par ailleurs 30 enseignants ont bénéficié d'un stage à l'étranger dans le domaine de la pédagogie et de la communication.

L'introduction d'une nouvelle approche modulaire en co-formation.

Le renforcement des compétences des équipes de directions des instituts

                Le staff administratif des IFCS a bénéficié de sessions de formation en matière de gestion financière et management.

                Un stage de perfectionnement en France et en Belgique d'un mois a été également organisé pour l'ensemble des directeurs des IFCS.

La diversification et le renforcement des filières stratégiques

La réforme des études a permis de consentir un effort particulier pour la formation de certaines filières stratégiques pour le département, et l'ouverture de filières nouvelles.

Ainsi, l'effectif des sages-femmes formées est passé d'une moyenne annuelle de 7 par promotion à plus de 200.

II en est de même pour la filière infirmiers en anesthésie‑ réanimation qui a vu l'ouverture d'une nouvelle section de formation à l'IFCS d'Agadir, alors que la formation était centralisée sur Rabat et Casablanca uniquement. Par ailleurs, pour répondre aux besoins de la prise en charge des personnes handicapées, deux sections de formation d'orthoprothésistes ont été ouvertes respectivement à Marrakech, et à Rabat. Deux autres filières, d'orthophonie et d'orthoptie ont été crées à l'IFCS de Rabat.

Le renforcement du dispositif réglementaire régissant les instituts de formation aux carrières de santé

Plusieurs arrêtés d'application ont été préparés en vue d'asseoir la réforme des études.

Le renforcement des équipements des Instituts

Dans le cadre des projets de coopération avec le FNUAP et l'USAID notamment un effort particulier a été accompli pour doter les Instituts de Formation aux Carrières de Santé en matière didactique, informatique, fond documentaire, équipement de locaux de formation, moyens de transport des élèves sur les terrains de stages notamment en milieu rural.

La réalisation d'études

Une enquête d'opinion a été réalisée auprès de l'ensemble des élèves de la l ère promotion après la réforme pour suivre et renforcer les acquis.

Évaluation et réadaptation des programmes de formation des sages-femmes, des techniciens de laboratoire et des infirmiers polyvalents et des kinésithérapeutes.

Le renforcement des infrastructures de la formation par le démarrage de deux projets de construction des IFCS de Tétouan et d'Oujda.

LES CONTRAINTES A SURMONTER POUR MIEUX ASSEOIR LA REFORME

• Absence du plan prévisionnel des effectifs à former : l'adéquation entre la formation et les possibilités de recrutement du département constitue le seul paramètre pris en considération pour la détermination des effectifs à admettre dans les IFCS.

• Absence des mécanismes de communication et de coordination avec le secteur privé pour la détermination des besoins du secteur en personnel.

• Défaillance des mécanismes de suivi de l'insertion des lauréats dans le secteur de l'emploi particulièrement dans le privé.

• Absence de standards nationaux de formation et référentiel qualité précisant les indicateurs de qualité de la formation.

Faiblesse du système de supervision des IFCS.

• Inadaptation et vétusté de certaines structures de formation : la majorité des infrastructures datent des années cinquante et soixante.

• Inadéquation du mode de gestion des IFCS, le système actuel ne permet pas aux Instituts de bénéficier des recettes en contre partie des prestations qu'ils assurent : (hébergement et nourritures d'élèves boursiers, formation des élèves étrangers, activités de formation continue).

• Manque de préparation des Instituts à développer la recherche dans les domaines des soins infirmiers, obstétricaux et autres domaines de techniques sanitaires.

• Problème de coordination avec les départements chargés de l'enseignement supérieur et de la formation professionnelle dans le domaine de la formation privée du personnel non médical.

LES MESURES A ENTREPRENDRE AU COURS DU PLAN DE DÉVELOPPEMENT 2000-2004

Afin de réduire les contraintes précitées et assurer l'ancrage de la réforme des études infirmières et autres spécialités de techniques sanitaires dans la dynamique de la réforme de l'enseignement supérieur en général les mesures suivantes ont été inscrites comme priorités dans le plan quinquennal en cours

• Maintenir les efforts de renforcement des compétences des encadrants en pédagogie, gestion et en matière de recherche.

• Mettre en place un système d'approche qualité dans le processus de formation initiale (standards de formation et d'encadrement, dispositif de supervision et d'évaluation)

• Diversifier les profils de formation et étendre le dispositif de formation pour répondre aux besoins du système de santé et des réformes projetées dans ce système.

• Renforcer les équipements pédagogiques et les moyens logistiques des instituts.

• Améliorer la gestion des établissements de formation par l'introduction de nouveaux modes de gestion permettant la responsabilisation des équipes de direction et une rationalisation de l'utilisation des ressources.

• Restaurer et réhabiliter les infrastructures de formation.

• Coordonner avec les départements concernés pour la mise en place d'un système de régularisation de l'enseignement privé dans le domaine paramédical.

• Entreprendre une réflexion approfondie pour être au rendez-vous avec la mise en œuvre généralisé de la réforme générale de l'enseignement supérieur d'ici 2006.

Tels sont les principaux axes retenus pour le prochain plan de développement socio-économique.

LES PERSPECTIVES EN ÉGARD AUX ENJEUX DE LA REFORME DE L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR.

Une réflexion est en cours, afin d'inscrire la formation du personnel infirmier et technicien dans la vision et les principes de la nouvelle loi qui régit l'enseignement supérieur.

• Le premier volet concerne l'ouverture du système de formation sur des possibilités d'études du 3ème cycle à travers la mise en place dans un 1er temps d'une formation du niveau maîtrise.

A cet effet, un projet de partenariat est en voie de concrétisation avec l'Université de Montréal pour délocaliser au Maroc la formation en maîtrise qu'offre la faculté des sciences infirmières de l'université de Montréal. Ce projet est en voie de développement avec l'assistance de l'unité de santé internationale.

Ce projet visera en 1er lieu la formation de formateurs de qualité qui prendront en charge la formation du niveau du 2ème cycle des études.

• Le 2ème volet : consiste à la mise sur pied d'un système qui répond aux exigences et à 1a dynamique consacrée par la nouvelle réforme de l'enseignement supérieur.

Une commission créée à cet effet mène une réflexion sur des principes fédérateurs que vise la nouvelle réforme.

La décentralisation a souvent été critiquée, on lui reproche d'accroître les inégalités.

Des études montrent cependant des résultats ambivalents. La décentralisation ne fait que refléter en grand les inégalités pré existantes à sa mise en œuvre. (Bossert) et l'absence d'Etat fédérateur efficient. Un autre reproche est que la décentralisation a désorganisé les programmes verticaux de vaccination et de planification familiale. Cela n'est pas toujours prouvé car comme le montrent des études en Ouganda, d'autres facteurs que la décentralisation sont en cause, comme la réduction des budgets (Hutchinson, 1999). En Bolivie, les autorités centrales ont pu réallouer les ressources financières aux activités prioritaires en changeant les règles d'affectation et en ciblant l'utilisation de certains fonds, sans revenir sur la décentralisation. (Ruiz Mier et al, 2000). Il est important de distinguer les effets de la décentralisation dans le temps et sous différentes conjonctures et régimes.

LES REFORMES DES SYSTÈMES DE SANTÉ : QUELQUES ENSEIGNEMENTS

Tout exercice d'évaluation des réformes dans les pays en développement est suspect ou frustrant. Suspect car les réformes sont aussi des processus politiques et sociaux et donc jamais neutres. Frustrant car on ne dispose ni du recul, ni des données ni des outils indispensables pour sa conduite à terme. De plus, les objectifs et les points de départ des réformes ne sont pas toujours explicites et documentés rigoureusement.

Aussi les enseignements que nous énonçons ici doivent être considérés comme des éléments ouverts à la critique et à la confrontation avec les faits et les expériences des pays

• Il n'y a pas de modèle unique de réforme des systèmes de santé. Chaque réforme est un produit social et historique particulier. On ne peut, ni dans les pays développés ni dans lés pays en développement, dire quels sont tout à la fois les composantes, les rythmes et les contextes des réformes de systèmes de santé. Il y a cependant des caractéristiques et des composantes communes que nous avons décrites dans ce texte.

• Les grandes réformes sont peu nombreuses dans les pays en développement, elles sont difficiles à concevoir, à mettre en œuvre et à évaluer. Elles exigent tout à la fois une vision stratégique, un contexte général favorable, un engagement politique ferme, un leadership de qualité, des équipes techniques qualifiées, de larges concertations et une stabilité suffisante des décideurs.

• Les grandes réformes ont vocation à bouleverser les équilibres anciens. Elles requièrent la transformation des institutions et des pratiques existantes. On ne peut ignorer la force d'inertie, de récupération et de détournement dont peuvent faire preuve les bureaucraties et les intérêts corporatistes en place. Ces derniers peuvent annihiler tout effort ou nouveau mécanisme introduit au nom de la réforme.

• Toute réforme d'envergure suppose une nouvelle définition du rôle de l'Etat dans la régulation du système de santé, d'autant plus que celui ci devient de plus en plus complexe et dense et se voit animer par des acteurs et partenaires, internes et externes, à intérêts et logiques non complémentaires.

• Aucune réforme du secteur de la santé n'a réussit en se fondant sur les seuls critères de marché. C'est là un des rares points d'accord parfait entre tous les économistes de la santé dans le monde. L'expérience des Etats-Unis ou de la Nouvelle Zélande ou du Chili le montre clairement. La déferlante libérale dans l'économie des pays en développement ne peut trouver de place dans la santé alors qu'elle est partout dénoncer dans les pays développés.

• Aucune réforme ne réussit si elle est fondée sur la seule action sur l'offre. La logique de croissance extensive de l'offre de soins, privés et publics, a montré partout ses limites face aux problèmes de l'accès aux soins et du manque d'efficience. Certes l'offre de soins doit encore être soutenue pour combler les nombreux déficits géographiques mais le passage à une croissance extensive est partout à l'ordre du jour.

• Une réforme ne peut réussir si elle tente de répondre aux seuls problèmes des professionnels de la santé. Elle aurait du mal à se retrouver dans la diversité des revendications et des visions partielles. Il faut tout autant dire qu'aucune réforme ne peut réussir si elle ne suscite pas l'adhésion effective des professionnels de la santé et des soignants en particulier (cf. expérience de la Tunisie, Hedi Achouri, 2000)

• Aucune réforme ne produit des changements profonds et durables si elle est conduite sous la seule pression des institutions internationales ou des bailleurs de fonds. Sans une appropriation réelle et une dynamique nationale forte, les mesures de réformes restent à l'état de projet de textes de lois, d'intentions sans cesse reportées , de projets pilotes isolés, de greffes mal supportées et, dans tous les cas, de ressources gaspillées.

• Les réformes partielles exigent, elles aussi, des capacités techniques et humaines significatives pour remplir leurs objectifs et produire leurs effets. Il en est ainsi des nouvelles compétences et qualifications, du renforcement du système d'information, des outils pour évaluer les problèmes, priorités, performances, de la stabilité et motivation des cadres dirigeants et équipes techniques.

• Trop d'attention est portée aux aspects techniques et organisationnels des réformes au détriment des résultats, à terme, sur les états de santé des populations et sur le système économique et social.

Toute réforme se doit de mettre en place les outils d'évaluation de son impact à différents moments et dans différents domaines. Cela exige des ressources en finances et en qualification et donc à prévoir dés le début du processus de réforme.

• Une somme de projets financés par des bailleurs de fonds ne fait pas une réforme globale et cohérente du secteur de la santé. Les logiques des financeurs n'ont rien à voir avec les besoins d'une réforme en profondeur au service de l'efficience ou de l'équité. Le souci de visibilité, de prestige, de respect du calendrier, de retour sur investissement ou de décaissement des sommes allouées peut conduire à des résultats forts éloignés de ceux affichés au nom de la réforme.

• Les réformes du secteur de la santé qui induisent de profonds changements sont celles qui fondent leur légitimité sur les besoins et les attentes des patients et plus largement des usagers et de leurs représentants. Elles ne sont pas le résultat du seul dialogue entre l'Etat, les assurances et les lobbies des professionnels des soins et de l'industrie des biens médicaux mais d'abord un choix concerté de politique de santé et de solidarité face à la maladie et à la mort.

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