LES REFORMES DES
SYSTÈME
QUELS ENSEIGNEMENTS TIRES DES EXPÉRIENCES
Miloud KADDAR :
(Réseau Économie et Systèmes de Santé au Maghreb)
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Résumé
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INTRODUCTION
Il y a une dizaine d'années, la réforme
des systèmes de santé était partout dans le monde à l'ordre du jour. Les États-Unis
discutaient du Plan Clinton, les pays européens (Suède, Italie, Angleterre,
France,.‑) introduisaient de nouvelles modalités d'organisation et de
financement. Dans les pays à revenu intermédiaire, en Asie et en Amérique
Latine, les gouvernements élargissaient les champs d'intervention des mécanismes
d'assurance maladie et de la décentralisation. Dans les pays pauvres, la mise
en oeuvre des principes de l'Initiative de Bamako constituait l'essentiel des
politiques d'organisation et de financement du secteur de la santé. La Banque
Mondiale publiait en 1993 son rapport « Investir dans la santé » qui allait
transformer l'approche en santé des pays en développement de la Banque mais également
celle de nombreux pays et organismes internationaux.
Plus que par le passé, la réforme
du secteur de la santé s'avérait partout indispensable. Pourtant, les progrès
sanitaires enregistrés au cours de la décennie 80 n'étaient pas négligeables
: vaccination quasi universelle des enfants, expansion de la thérapie par réhydratation
orale, quasi-éradication de la polio dans les Amériques, promotion de
nouvelles approches en santé reproductive et de prise en charge de l'enfant
malade et du SIDA. Il était devenu cependant apparent que les gains enregistrés
étaient fragiles et vulnérables ; les inégalités sanitaires au sein et entre
les pays restaient énormes.
Toutes les études et observations
sur les secteurs de la santé des pays en développement montraient les mêmes
failles : allocation inefficiente des ressources, graves atteintes à l'équité,
qualité déficiente des prestations, personnel démotivé, infrastructures
publiques dégradées et nombreuses dérives du secteur privé.
Réformer les systèmes de santé
en place devenait un passage obligé pour consolider les quelques gains
sanitaires obtenus, répondre. aux nouveaux besoins induits par les multiples
transitions politiques, économiques et épidémiologiques ou encore assurer un
meilleur financement des services et des programmes de santé.
Une période de « réforme des
systèmes de santé » s'est ouverte au cours des années 90 avec de multiples
promesses et concepts comme ceux relatifs au «partenariat privé - public» ou
au «management participatif», donnant l'illusion que l'on allait enfin
combiner l'exigence du service public portée par les administrations avec
l'esprit d'entreprise rattachée au secteur privé.
Dix ans après, l'optimisme s'est
quelque peu estompé et il n'est pas rare de lire ou d'entendre que les réformes
sont à l'origine de multiples maux et défaillances des secteurs de la santé.
Ainsi a t-on dénoncé l'aggravation des obstacles à l'accès aux soins suite
à l'introduction des mécanismes de recouvrement
des coûts et de facturation des prestations dans les services publics. Il a
été reproché à la décentralisation d'avoir causé d'importants dommages aux
programmes verticaux de vaccination et de planification familiale. La régionalisation
s'est traduite, selon certaines analyses, par un désengagement des États, la
multiplication des niveaux de prise de décision et l'abandon de certaines régions
pauvres ou défavorisées.
Que s' est-il passé au cours de la
décennie 90 ? Jusqu'à quel point l'optimisme affiché au début 90 et le
pessimisme affiché en 2000 sont‑ils justifiés ? Qu'avons nous appris des
réformes de santé poursuivies au cours des années 90 ? Quels enseignements en
tirer pour la réflexion et pour l'action dans les pays du Maghreb ?
Nous proposons ici quelques idées
pour approfondir le débat déjà ouvert. Nous ne prétendons nullement posés
ici des vérités. S'agissant d'un sujet complexe, touchant des domaines et des
pays extrêmement variés, nous visons seulement ici à circonscrire quelques
pistes pour nourrir la réflexion.
REFORME DES
SYSTÈMES DE SANTÉ : DE QUOI PARLE-T-ON ?
Réforme signifie à l'évidence
changement positif. Réforme du système de santé implique toutefois plus
qu'une simple amélioration des soins ou des services de santé. Peter Berman définissait
la réforme du secteur de la santé comme étant celle produite par un effort
soutenu, délibéré et fondamental. Ce n'est pas le résultat d'une
mesure aussi révolutionnaire soit-elle. Une réforme est un processus planifié,
visant les dimensions stratégiques du
système de santé et comportant un ensemble de mesures et d'interventions ciblées.
Il n'y a évidemment pas de définition
unique de ce qu'est la réforme du système de santé, la littérature
internationale est riche en définitions plus ou moins proches. Il y a cependant
un relatif accord sur les principaux traits d'une réforme du secteur de la santé
le changement introduit doit être structurel et non
incrémental,
le changement dans les objectifs doit s'accompagner d'un changement des
institutions et non une simple redéfinition des objectifs,
le changement doit être délibéré, ciblé et non conduit au gré du hasard,
le changement doit viser le long terme et avoir un effet durable dans le
temps,
le processus doit être conduit par les autorités nationales ou/et régionales
son contenu implique un grand nombre de mesures cohérentes,
les caractéristiques du pays modèlent les changements introduits.
Lorsque nous parlons de changement structurel, nous avons à l'esprit ce que Hsiao (2000) considère comme étant les « leviers de contrôle » qui déterminent les dynamiques et résultats du système de santé. Le cadre définit par Hsiao indique les lieux et des composantes d'intervention de la réforme du système de santé : ces leviers sont entre autres relatifs au financement, au mode de paiement,
à l'organisation, à la régulation
et au comportement de l'usager.
Peter Berman et Tom Bossert
distinguent les réformes qui interviennent largement sur au moins deux leviers
(ils les appelleront Réformes avec un grand R) de celles qui ne concernent
qu'un levier avec plus ou moins d'intensité (réforme avec un petit « R »).
Mettre en place un système
national d'assurance maladie impliquera forcement des changements importants en
matière de financement, d'organisation, de législation et de fourniture des
soins. On est donc en présence d'une réforme avec un grand R. Par contre,
introduire un paiement partiel dans les services publics ou une autonomie des
CHU est de bien moindre ampleur et peut être qualifier de petite réforme. Ces
dernières sont importantes et peuvent, chacune, avoir de nombreux effets mais
sont sans comparaison avec la première. Une grande réforme n'est pas la
juxtaposition de « réformettes » mais celle dont l'ampleur et l'intensité
bouleversent l'ordre en place.
Une réforme est un processus délibéré,
ciblé, voulu. Les composantes et éléments de la réforme sont au préalable
étudiés et développés pour pouvoir résoudre les grands problèmes identifiés.
Une rigoureuse articulation entre les objectifs, les moyens et les mesures prévues
devrait être perçue et construite par les acteurs du changement.
Une réforme doit aussi être
d'effet durable. Les changements fondamentaux signifient des transformations
significatives du système en place, l'émergence de nouveaux acteurs et la
recomposition des anciens. Les réformes promues par lois mais non appliquées
ou celles qui font l'objet de retour en arrière ne peuvent être considérées
comme des grandes réformes. Cela est le cas de l'ambitieuse "managed
competition" en Hollande qui n'a jamais été appliquée et a été remise
en cause rapidement ou celle prévue sur le papier en Algérie dans les années
80 (réforme Hamrouche) et jamais mise en oeuvre.
REFORME DU SECTEUR ET CHANGEMENT GLOBAL
Il est important de distinguer les
réformes délibérées des systèmes de santé de celles qui sont imposées de
l'extérieur, notamment à la suite des réformes économiques ou politiques.
Cette distinction permet d'évaluer, selon des termes qui leurs sont propres,
les réformes de la santé.
Les changements imposés par les
grandes mesures gouvernementales souvent avec le soutien ou la pression des
donateurs et organisations internationales, n'ont souvent pas d'objectifs spécifiques
ou explicites d'amélioration du système de santé mais visent plutôt des
objectifs d'équilibres macro‑économiques ou financiers ou encore de démocratisation
du régime politique. Ce type de changements peut éventuellement induire des améliorations
du système de santé ou créer des conditions favorables à la promotion de la
santé mais ce n'est pas son objectif explicite, direct. II faut se garder, dans
ces cas, de parler de réforme des systèmes de santé.
Les changements imposés de l'extérieur
Ils peuvent être de diverses
origines :
-
Bouleversements du système politique et économique : c'est le cas des
pays de l'ex-URSS
et d'Europe de l'Est avec la chute du mur de Berlin
-
Changements du secteur de la santé induits par les réformes des
Institutions : cas du mouvement de démocratisation politique en Amérique
Latine,
-
Changements dans le secteur de la santé produits par les politiques
d'ajustement structurel
(PAS)et de restructuration économique et financière: cas des PAS en Amérique
Latine et en Afrique au cours des années 80-90.
Tableau 1. Essai de typologie des réformes et classement
|
Réforme du secteur de la santé |
|||
| Ch |
R |
Incrémentale |
Minimale |
| Profond |
Kirghizstan, Rwanda, |
Kazakhstan, Ouzbékistan, Zambie, |
Turkmenistan, Ukraine, |
| Graduel |
Colombie, Mali,
Sén |
Cote d'Ivoire, Ghana, Malawi.
Bolivie, |
République Dominicaine, |
| Status
Quo |
I |
Thailande |
Inde.
Jordanie. Syrie |
Sources: adapté à partir d'une présentation
de Nancy Pielemeier, PHI2 Project, Abt Associates, 2000
Dans les pays de l'ex-URSS et de
l'Europe de l'Est, les changements structurels politiques et économiques ont eu
un impact lourdement négatif sur les conditions de vie mais aussi sur les
services de santé. Le démantèlement du secteur public et du financement
collectif des soins et l'entrée brutale des forces du marché et de la
corruption ont conduit à une rapide dégradation des états de santé des
populations. La privatisation de l'offre de services et de biens s'est également
généralisée au secteur de la santé alors que le pouvoir d'achat de la
population et des pays s'affaissaient grandement. Les réformes économiques libérales
introduites accordaient très peu d'attention au secteur de la santé et de la
protection sociale. Il a fallut attendre près de 10 ans pour que des éléments
de politique de santé et de réorganisation plus explicites apparaissent dans
les politiques sociales.``
Le second type de changement imposé
de l'extérieur résulte des réformes
institutionnelles introduites en Amérique Latine. Elles se traduisaient par
des mesures de décentralisation dans les années 80 et 90. Ce changement est
considéré comme une réponse à la crise de la dette et au besoin d'instaurer
des démocraties après des décennies de dictatures et de régimes militaires (Grindel
1996). Ces changements ont pris la forme d'une réduction des budgets de l'Etat
et d'une réallocation des pouvoirs et des ressources aux municipalités,
provinces et régions. Le secteur public de la santé a subi cette réforme générale.
La conséquence a été dans un premier temps une réduction substantielle des
fonds accordés au secteur de la santé par les collectivités locales. La décentralisation
au Sénégal est intéressante à analyser. Après des années d'efforts pour développer
des districts de santé, le gouvernement décida une décentralisation radicale
des pouvoirs et des ressources publiques mais sans indiquer aux collectivités
locales comment allouer les fonds et les gérer. Le résultat a été une très
large désorganisation des soins et une absence totale de communication entre
les responsables locaux des services de santé et les nouveaux maires devenus
tout puissants. (Grundman, 2000).
Un autre type de réforme imposée
de l'extérieur est constitué par les Programmes d'Ajustement Structurel (PAS)
subis par les pays notamment en Afrique au cours des années 80 et début des
années 90. Ces PAS, conçus principalement par la Banque Mondiale et le FMI,
comprennent des dévaluations monétaires, une libéralisation du commerce, des
réductions des dépenses publiques pour combattre les déficits du budget et de
la balance des paiements et des mesures de privatisation et d'élargissement du
rôle du marché. Le secteur de la santé en est souvent la première victime et
en est diversement affecté : stagnation des dépenses publiques et sociales,
augmentation des prix des médicaments et des services, aggravation des problèmes
de nutrition, arrêt des recrutements et blocage des salaires dans le secteur
public, privatisation sans régulation, accroissement des activités informelles
dans et hors secteur public.
Dans de nombreux cas, les PAS
aggravent les dysfonctionnements du secteur de la santé et les inégalités
face à la maladie et la santé. Certains pays réagissent en introduisant des
mesures favorisant le recouvrement des coûts ou le financement communautaire
(Kenya, Ghana, Bénin, Guinée, Initiative de Bamako,..). Plus récemment, les
plans d'ajustement ont inclus une dimension sociale visant à prévenir les éventuels
effets négatifs et à préserver les prestations de base, curatives et préventives.
QUELQUES REFORMES EXPLICITES DU SECTEUR DE LA SANTÉ
De grandes réformes en nombre limité
Peu de pays ont lancé de véritables
réformes du secteur de la santé. Pour les années 80 et 90, on peut citer le
Chili, La Colombie, Zambie, la Pologne (après 1999), la Chine (dans les zones
pilotes du pays) et l'Afrique du Sud. Seuls la Zambie et la Chine sont des pays
à bas revenus. Par contre les pays qui ont lancé des réformes partielles sont
nombreux. Ils s'agit le plus souvent d'introduire de nouveaux mécanismes de
financement comme le recouvrement des coûts ou les mutuelles, de nouvelles
formes d'organisation et de fourniture des soins, une décentralisation de
certaines fonctions, une autonomie partielle des établissements hospitaliers.
Le Chili a engagé une réforme du
secteur de santé au début des années 80. Elle concerné tous les leviers
importants (Castanada, 1992) :
-
Changement majeur dans le financement en créant un système privé
d'assurance financé largement par des cotisations sociales (ISAPRES),
-
Décentralisation des soins de base au niveau des communes,
-
Changements dans le mode de paiement avec d'abord un paiement à l'acte
puis un paiement par capitation,
-
Nouvelle législation sur
l'organisation sanitaire et la couverture médicale
-
Nouveaux programmes en faveur de la prévention
La réforme en Colombie de 1983 a
également concerné tous les grands leviers et notamment une décentralisation,
une assurance sociale innovante qui facilite la compétition entre les
fournisseurs de soins privés et publics ainsi que la contractualisation des
rapports. (Colombian Health Sector Reform Project, 1996)
La réforme en Zambie, initiée en
1991-92, comprend une restructuration institutionnelle par la création
d'un "Central Board of Health" pour superviser la fourniture des soins
dans tout le pays. Cet organe est autonome du Ministère de la Santé (Lucy
Gilson, PHR). Cette réforme a aussi introduit une décentralisation effective
en faveur du district de santé, un recouvrement des coûts et une définition
nationale du paquet optimal de services. (WHO, et al., 1997) Les pays qui ont
entrepris de grandes réformes ont
quelques points communs:
Les grandes réformes sont, dans
quelques cas, le produit de grandes crises, opportunités ou les deux à la
fois. Ainsi en Colombie, la législation de réforme sanitaire a été
introduite en même temps qu'une réforme du régime des retraites qui était en
crise. La Colombie a, au cours de la même période, élu démocratiquement,
pour la première fois dans son histoire, son président. La découverte de pétrole
et l'amélioration des recettes fiscales ont donné l'occasion d'introduire des
mesures coûteuses mais populaires. Cela n'est pas toujours le cas mais une réforme
du secteur de la santé peut être rendue possible par un changement global dans
l'environnement général du pays.
Toute grande réforme suppose, en
principe, une analyse préalable des problèmes,
contraintes et options possibles. Cela n'est pas toujours le cas. La plupart des
pays cités plus haut ont fait quelques efforts d'analyse et de planification
mais seuls certains l'ont réalisé avant de lancer le processus de réforme,
d'autres ont ressenti ce besoin après l'effet des premières mesures.
La réforme chilienne a été conçue
par un petit groupe de technocrates dotés des meilleures informations et
analyses disponibles sur le secteur de la santé. En Zambie et en Colombie, les
réformes ont été initiées après un intense effort d'analyse incluant des évaluations
sur l'utilisation des services, la charge de morbidité, l'efficience des
actions et programmes de santé. Cependant cet effort n'a pas suffit pour
identifier tous les problèmes et surmontaient les contraintes, il a fallut
entreprendre d'autres études et analyses.
Pour être effectivement mis en
oeuvre et soutenu, les grandes réformes nécessitent un personnel qualifié et
motivé, un engagement institutionnel ferme, une stabilité des responsables
concernés. En Pologne, les autorités ont discuté pendant 7 ans sur la
structure du système national d'assurance mais quand ils l'ont lancé en
janvier 1999, ils se sont aperçus du déficit en personnel qualifié pour gérer
les 17 fonds régionaux d'assurance maladie. La réforme hospitalière en
Colombie a aussi montré l'importance des nouvelles qualifications induites par
la réforme (Bossert, et al 1998). Le problème de la stabilité
institutionnelle est très problématique dans un grand nombre de pays en
transition ou en voie développement. Au cours des 6 premières années de la réforme
en Colombie, il y a eu 5 ministres de la santé. Chacun avait son propre cabinet
et ses conseillers (Bossent, et al 1998). En Zambie, le Ministère de la Santé
fut plus stable mais le soutien politique en faveur de la réforme du secteur de
la santé ne l'était pas toujours. (Bossent, 2000).
Les réformes partielles : nombreuses et variées
Les expériences de réformes
partielles sont plus nombreuses et variées. Ces réformes s'attaquent à une
composante ou ciblent un aspect, un segment du système (CHU, centres de santé,..
) ou un type de population (urbains, ruraux,..) ou un type de services
(vaccinations, hospitalisations, urgences). Il s'agit de mesures partielles,
introduites sans mesures d'accompagnement, sans programme large et sans analyse
préalable des impacts potentiels- Le recouvrement des coûts en Afrique
subsaharienne en est un exemple frappant. (Crées, 1990)
La décentralisation consistant
uniquement à transférer certaines fonctions au niveau régional ou provincial
est un autre exemple fréquent dans de nombreux pays d'Afrique du Moyen Orient.
(Bossent, 1998). La création d'énormes hôpitaux autonomes a aussi été tenté
- en Inde et au Zimbabwe par exemple - sans changement dans le système
de financement et de paiement (Govindaraj and Chawla, 1996). De nombreux efforts
ont été faits pour promouvoir le secteur privé, à travers notamment la
sous traitance, les ONGS et les associations et l'aide de donateurs extérieurs
sans bouleversement de la législation ou de l'environnement local
institutionnel et financier. (MePake, 1997).
Il faut mentionner le cas spécial
des projets ou des zones pilotes qui développent
l'esprit et les objectifs des grandes réformes sur une petite échelle. On
constate que le passage à la dimension nationale est l'exception. Deux exemples
réussis d'assurance maladie le montrent : l'un dans la région d'Issy-Kul au
Kyrgyzstan et l'autre en Egypte à Alexandrie. En principe, les projets pilotes
peuvent paraître comme une bonne méthode, idéale, pour préparer et tester
les grandes réformes. Ils le sont lorsque la détermination politique est ferme
dés le début et la qualité de la conception, de la mise en oeuvre et de l'évaluation
du projet est maintenue très haute par les cadres nationaux.
L'expérience montre en fait des
situations très contrastées : certains responsables politiques et techniques
tirent le maximum d'enseignements des projets, d'autres préfèrent mettre en
oeuvre largement et rapidement certaines
réformes malgré les risques encourus. D'autres encore utilisent les projets
pilotes pour éviter d'introduire de véritables réformes et pour canaliser
certaines pressions et ressources extérieures.
Il ne faut pas condamner et ou
minimiser la portée des mesures de réformes partielles. Toutes peuvent s'intégrer
dans le cadre de grandes réformes : le recouvrement des coûts existe dans les
réformes au Chili, Colombie, Zambie, Europe. La décentralisation est partie
prenante des réformes engagées partout dans le monde. L'autonomie hospitalière
est une composante majeure des grandes réformes.
Cependant la réforme avec un grand
R n'est pas la simple addition d'innovations mineures ou des petites mesures.
Elle est un processus de rupture avec l'ancien système et l'émergence d'une
nouvelle dynamique. Cependant, deux questions restent posées
Dans quelle mesure et sous quelles
circonstances une grande réforme est-elle capable de promouvoir les effets des
petites mesures ? en d'autres termes : est ce qu'une grande réforme est capable
de produire de meilleurs effets que la somme des petites réformes sachant
l'effort et le risque que cela suppose ?
A l'inverse, dans quelles
conditions l'accumulation de petites réformes est capable de changer
radicalement la nature et la dynamique du système en place ?
II n'y a pas réponses simples à
ces questions. Toutes les initiatives et projets de réforme évoluent et
changent sous l'effet de nombreux facteurs internes et externes au secteur de la
santé. Au fur et à mesure que les problèmes surviennent, les décideurs, réorientent
le contenu et le rythme des réformes Le problème n'est pas seulement de réformer
ou non mais aussi de choisir les voies et moyens de le faire.
EST CE QUE LES REFORMES ONT
ÉTÉ NÉGATIVES POUR LA SANTÉ ET POUR LES SOINS
On entend souvent dire que les réformes
des systèmes de santé nuisent à la santé publique, aux soins de base et à
l'équité. Ces critiques méritent considération et minutieuse analyse. Les réformes
affichent souvent des objectifs généreux et séduisants : accès aux soins
pour tous, plus grande efficience des services de santé, amélioration de la
qualité et financement durable. Qu'en est-il en fait ?
Pour les réformes du secteur de la
santé imposées par les forces externes, nous devons conclure qu'elles n'ont
pas été, en général, de nature à atteindre ces nobles objectifs. Elles ont
conduit souvent à une dégradation de la situation sanitaire, au moins à court
terme. La réforme de l'économie chinoise a entraîné l'effondrement du système
rural de soins et une augmentation de l'inéquité dans l'accès aux soins (Liu
et al 1995). Dans les pays de l'Asie centrale, la dégradation des services de
santé après l'effondrement du bloc soviétique a été énorme. La décentralisation
au Sénégal a également mis en danger les services locaux de santé. Dans de
nombreux pays, l'accroissement des paiements directs des soins est associé aux
mesures de réforme et d'ajustement du secteur de la santé (Chawla et al,
1998).
Les processus de grandes réformes
du secteur de la santé sont eux trop récents pour être évalué correctement.
On ne dispose ni du recul, ni des données ni des outils pour en mesurer les
effets réels. Seuls quelques rares pays pauvres ont tenté d'introduire de
grandes réformes ((Zambie, Chine, Afrique du Sud ,..) et peuvent l'objet de
mesure des gains en efficience et/ou en équité. Les premiers constats montrent
que les pays ont rencontrés d'énormes difficultés pour atteindre les
objectifs poursuivis.
La question de l'équité est importante dans les pays ayant appliqué une grande réforme.
La Colombie a étendu son système
d'assurance maladie mais certains segments de la population restent non couverts
(Colombia Health Sector Reform Project, 1996). Le Chili a créé un système
d'assurance privé â double vitesse avec une dépense par habitant dans le privé
qui représente le double de ce qui est dépensé dans le service public (Bitran
and Almarza, 1997). Les districts sanitaires en Zambie reçoivent actuellement
moins de fonds qu'avant la réforme, le recouvrement des coûts limite
certainement encore l'accès. Dans de nombreux pays, la réforme de l'assurance
maladie est associée à la réduction de la solidarité nationale et publique
et à la montée en puissance des assurances et des prestataires privés.
Pour les réformes partielles, nous
avons des résultats contradictoires. Certains montrent que le recouvrement des
coûts a un impact négatif sur l'accès aux soins et que les mécanismes
d'exemption fonctionnent assez peu (Crées, 1990, Reddy and Vandemoortele,
1996). D'autres montrent que la qualité des prestations et des services s'est
améliorée et que la situation aurait été pire sans cet apport direct aux
formations sanitaires publiques.