Abdelouahhab BERRADA: Chirurgien dentiste, Rabat
Devant l'ampleur des problèmes de la vie, l'urgence de la question de la santé des citoyens, le réflexe est de faire un bilan de la situation afin de proposer des remèdes a court, moyen et long terme. En réalité une telle démarche occulte un aspect très important qui détermine l'impact socioculturel de toute réforme. Cet aspect est l'étude à la fois historique, sociologique et politique du comportement de l'homme face à la maladie. A notre connaissance une telle étude n'a pas été initiée par nos chercheurs en sciences humaines (historiens, sociologues....). Toutes les études dans le domaine partent d'un pré-requis que les remèdes et techniques éprouvés dans le monde industrialisé sont transposables chez nous. Le résultat de cette démarche est l'accumulation de problèmes aussi importants les uns que les autres. Le débat dans lequel nous sommes installés nous amène souvent à des impasses d'où découlent des sentiments de frustrations et finalement d'inhibitions. En fait si nous analysons notre situation à travers l'évolution historique du comportement de l'homme face à la maladie nous constatons que l'amélioration de la condition sanitaire est intimement liée à l'évolution de la connaissance dans tous les domaines. la scolarisation de plus en plus généralisée va jouer le ferment d'une évolution sociale.
Donc parler de réforme du secteur médical dans toutes ses composantes c'est parler aussi de la réforme de tout le système de l'enseignement. L'école se doit en plus de son rôle d'alphabétiser, d'éduquer pour amener des changements dans le monde du travail, de la culture et des loisirs.
La réforme suppose aussi l'application dans la gestion du secteur de la santé du nouveau concept de l'autorité : c'est à dire de considérer que tous les marocains sont suffisamment «grands » pour prendre en charge, avec le respect des lois en vigueur, le contrôle démocratique des instances organisant leurs professions. Autrement dit supprimer toutes les lois qui maintiennent les professionnels de la santé sous la tutelle de l'Administration. La réussite de toute réforme est conditionnée par l'adhésion des intéressés à cette nouvelle culture du respect de l'autre et des lois. Il s'agira aussi de réformer le système du cursus universitaire afin d'adapter la formation au monde réel de l'exercice, revoir la carte sanitaire et instaurer progressivement une formation continue pour intégrer les universités dans leur environnement et permettre aux praticiens en synergie avec les enseignants d'améliorer les conditions sanitaires des citoyens.
Concernant la chirurgie dentaire, la situation est arrivée au point de rupture, et le vide institutionnel (dissolution du Conseil de l'Ordre) n'est que l'expression visible d'un malaise qui couve depuis plusieurs décennies. En effet dès l'indépendance le Dahir de 1960 laissait la porte ouverte aux dérives à tel point qu'actuellement les marocains ne sont pas égaux devant la loi : comment exiger pour les uns un diplôme universitaire, des obligations matérielles et morales avant de les autoriser à exercer la chirurgie dentaire alors que parallèlement, d'autres peuvent du jour au lendemain, sans demander l'avis de quiconque, pratiquer le même métier. Le résultat est qu'en 2001 nous dénombrons 3000 praticiens diplômés tous secteurs confondus alors que les non diplômés dépassent les 5000.
Le deuxième paradoxe est le chômage de nombreux diplômés, alors que des millions de marocains manquent de soins élémentaires. A ce titre ne faut-il pas réinstaurer le service civil tout en revalorisant la notion de fonction publique avec un plan de carrière digne de ce nom ? Ainsi les jeunes diplômés seront tentés de rester dans le cadre de la Santé Publique ou communautaire.
La lourde taxation des produits et matériels professionnels, la forte fiscalité, l'importation de la quasi-totalité des produits, font que l'acte des soins dentaires est lourdement «plombé », surtout que le pouvoir d'achat des marocains est de plus en plus aléatoire.
La faiblesse et le retard de remboursement (qui ne concerne au mieux que 15 % de la population) avec une nomenclature et une cotation complètement dépassées, constituent un autre handicape à la promotion d'une santé bucco-dentaire de qualité.
Il est grand temps de mettre en place une réglementation qui concerne tous les secteurs, public, semi-public et privé dans la perspective de renforcer l'édification de l'Etat de droit. Les chirurgiens dentistes adhèrent à toute dynamique de changement susceptible de promouvoir une médecine humaine, sociale et accessible à tous.