Le Matin
le 07-05-2008
«Il ne faut pas prétexter le manque des moyens»
Interview: Yasmina Baddou, ministre de la Santé
Les maux qui rangent le secteur de la Santé sont décortiqués par
Yasmina Baddou, en charge de ce département en pleine
mutation.
Le Matin : Vous êtes passée d'un département social à un autre
beaucoup plus sensible qui souffre de plusieurs problèmes.
Après quelques mois à la tête du ministère de la Santé, vous
n'hésitez pas à épingler le secteur. Quel est votre premier
constat?
Yasmina Baddou :
La santé fait partie des secteurs sociaux les plus importants et
touche les Marocains sans exception. Depuis que je suis
arrivée à la tête du ministère, je me suis imprégnée de tout
ce qui a été fait. J'ai rencontré tous les professionnels et
tous ceux qui interviennent dans la santé : les médecins des
secteurs public et privé, les associations professionnelles,
les syndicats, les pharmaciens…Je me suis beaucoup
documentée puisque beaucoup d'études ont été élaborées au
sein du ministère.
Cela m'a beaucoup aidée à connaître les problématiques.
Malheureusement, on ne voit que le côté négatif. Mais, il
est important de souligner que dans notre pays, la santé a
fait de très grands pas en avant durant ces dix dernières
années. Ainsi, la généralisation de la vaccination a permis
l'éradication de beaucoup de maladies (la polio, la
diphtérie, le tétanos…).
Ce sont des avancées extrêmement importantes. Nous n'avons
plus d'épidémie que connaissent encore beaucoup de pays,
aujourd'hui.
Le Maroc a également beaucoup investi dans l'infrastructure
hospitalière. Cet effort doit continuer. Nous avons des
hôpitaux bien desservis sur le Royaume.
Là où le bât blesse c'est au niveau des ressources humaines.
Nous avons investi dans la qualité. Nous avons formé
d'excellents médecins et des personnels du paramédical.
Mais, le nombre n'est pas suffisant.
Aujourd'hui, la crise que connaît la santé est en grande
majorité due au nombre insuffisant de médecins et de
paramédicaux pour couvrir l'ensemble du territoire.
Ainsi, plusieurs hôpitaux souffrent beaucoup du manque des
ressources humaines et parfois de l'absence de spécialités
qui sont importantes. C'est pour cette raison que le
gouvernement précédent avait lancé l'initiative de formation
de 3300 médecins.
Vous soulignez l'insuffisance des ressources humaines.
Mais on a noté, au cours des derniers mois, des difficultés
de recrutement des infirmiers. Pourquoi ?
On n'a pas eu des difficultés de recruter. C'étaient les
conditions de recrutement qui ne plaisaient pas aux
infirmiers. L'ensemble de la promotion de cette année sera
embauché. Il est vrai que durant les dernières années, on a
enregistré une diminution des postes budgétaires dont le
ministère a également pâti. Mais, aujourd'hui, vu que la
santé est une priorité, il faudra davantage de postes
budgétaires pour que nous puissions d'année en année
recruter l'ensemble de ces infirmiers et tous les médecins
dont nous avons besoin. Cette année, cet effort a été fait.
C'est un signal très positif. On est passé de 500 et 700
postes budgétaires à 1.800. Le gouvernement est conscient de
cette problématique et il est en train d'y remédier.
Nous avons aujourd'hui la cartographie exacte de tous les
hôpitaux, des ressources humaines existantes et des besoins.
Au fil du temps, nous allons pallier cette situation. Il ne
faut pas oublier l'AMO et bientôt le RAMED. Au cours des dix
dernières années, un effort considérable a été déployé.
Mais beaucoup reste à faire…
Oui bien sûr. Mais, il faut dire que beaucoup de choses ont
été faites également. On ne pouvait pas tout réaliser en
même temps.
On relève des problèmes au niveau de la gestion. A quoi
est-ce dû ?
Quelques indicateurs sont à améliorer. Nous devons agir sur
trois facteurs si nous voulons changer la perception de la
santé chez le citoyen. Il s'agit en premier lieu des
urgences qui sont toujours pointées du doigt, puis de
l'accueil et l'hygiène et ensuite de la disponibilité des
médicaments et des consommables.
Ce n'est pas une mission impossible. Nous avons les moyens
pour améliorer la situation. Les budgets existent. Le
problème est lié à la gestion. On prend des hôpitaux qui ont
le même budget mais dont les situations ne se ressemblent
pas. La différence a trait au management. Il existe des
directeurs d'hôpitaux qui sont capables de gérer car ils ont
suivi une formation particulière en gestion hospitalière
alors que d'autres ne savent pas comment utiliser le budget
dont ils disposent.
Il s'agit non seulement de l'environnement des patients mais
également de celui des médecins et du personnel. Au cours
des derniers mois, nous avons dégagé une stratégie avec une
approche participative.
Nous avons aujourd'hui une vision sur ce que nous voulons
faire. Une fois cette stratégie adoptée, nous l'avons
déclinée en plans d'action pour chaque catégorie.
Les plans d'action sont prêts et au début de ce mois les
actions seront lancées pour que six mois après, nous
puissions déjà en cueillir les fruits.
Les urgences sont la vitrine du secteur de la Santé. Que
prévoyez-vous à ce niveau-là ?
Il va falloir définir le circuit du patient. Beaucoup de
personnes qui viennent aux urgences n'ont rien à avoir avec
ce service. Ainsi, on a un étranglement à cause des fausses
urgences. Le citoyen doit d'abord se diriger vers le centre
de santé pour être orienté soit vers l'hôpital local,
provincial ou le CHU…Et ce, pour que les urgences reçoivent
les cas urgents. Mais, il faut les équiper, améliorer
l'accueil, rendre l'environnement agréable. Quand le citoyen
y arrive, il faut qu'il connaisse ses droits. Ce n'est que
la transparence qui pourra contribuer à améliorer la
gouvernance. Quand les listes des médicaments seront
affichées, le citoyen saura qu'ils sont disponibles et ne
sera pas obligé d'aller les chercher ailleurs.
En ce qui concerne les médicaments, le plan prévoit que les
pharmacies des hôpitaux soient de véritables officines et
non pas de simples dépôts.
S'agissant de la disponibilité des médicaments, elle va
prendre plus de temps.
Jusqu'à la fin de l'année, on travaillera sur la rénovation
en introduisant des outils de gestion pour que les remèdes
et les consommables soient effectivement disponibles dans
nos hôpitaux.
Vous soulevez des problèmes de gestion qui ne nécessitent
pas des moyens financiers spécifiques. Pourquoi n'a-t-on pas
pensé auparavant à leur trouver des solutions ?
Chaque étape a ses priorités. Au départ, il était nécessaire
d'éradiquer des maladies, d'investir dans l'infrastructure
et de penser à la couverture médicale. Et nous y avons
réussi. Aujourd'hui, le citoyen pointe du doigt son système
de santé. C'est pour cette raison que nous avons prévu la
réforme.
Nous travaillons actuellement sur un grand chantier : créer
des établissements publics de santé au niveau régional qui
vont manager l'ensemble des hôpitaux. Ces établissements
auront l'avantage de faire un certain nombre de
péréquations. Ils vont pouvoir avoir des équilibres
financiers, mieux motiver le personnel et en même temps
lever de la dette. On ne peut pas, en effet, acheter à
l'heure actuelle certain matériel onéreux. Quand on aura
décentralisé, on réglera ces problèmes. Mais, c'est une
réforme de longue haleine.
Le ministère de la Santé est le dernier département qui est
à la fois opérateur et régulateur tandis que tous les autres
départements gèrent un certain nombre de problématiques à
travers des établissements publics. Si on veut réussir dans
l'avenir, on est obligé de passer par cela. On a fait du
benchmark pour voir ce qui passe au niveau international. On
a, ainsi, constaté qu'il faut dissocier ces deux fonctions.
C'est un effort de longue haleine. Pour le court terme,
comment régler la problématique de l'inéquité de l'offre de
soins ?
L'inéquité se pose surtout au niveau du milieu rural. Nous
sommes en train de mettre les dernières retouches sur un
plan de santé rural. Il ne suffit pas aujourd'hui d'ouvrir
un centre de santé. L'habitat est, en effet, dispersé. Le
plan a pour objectif d'investir dans des équipes mobiles qui
auront un calendrier réparti sur l'ensemble des villages et
qui vont diriger les patients vers les hôpitaux pour la
prise en charge. Elles ont l'avantage d'être beaucoup plus
que des simples centres de santé. Elles mobiliseront, en
effet, des spécialistes. Elles ressemblent aux caravanes
médicales. Elles seront organisées par le ministère de la
Santé périodiquement. Nous allons déjà démarrer avec les
équipes disponibles. Dans un ou deux mois, ce plan d'action
rurale va fonctionner. Les centres de santé qui existent
doivent fonctionner en parfaite coordination avec les
hôpitaux.
On note effectivement un problème au niveau de la
coordination…
Même si on souffre d'insuffisance de ressources humaines, on
aurait pu diminuer l'effet de ce problème en mettant en
cohérence et en synergie toutes les composantes au niveau de
la province. Nous sommes en train de mettre en place des
mécanismes qui visent la réorganisation et vont
nécessairement donner des résultats. En même temps la
réforme s'assigne pour objectif de former des ressources
humaines qualifiées capables d'accompagner le ministère dans
sa vision. Nous avons fait une évaluation de tous les
délégués et directeurs d'hôpitaux. Nous avons besoin de
responsables capables d'accompagner la réforme. Ces délégués
auront une feuille de route dans le cadre d'une
contractualisation. On ne peut pas, en effet, gérer un
hôpital sans avoir d'objectifs. Il faut avoir une culture de
résultats.
Le secteur public ne peut réussir sans le privé. Qu'en
est-il du contrôle de ce dernier pointé de plus en plus du
doigt et accusé de plusieurs dérapages ?
Avant de parler de contrôle, il faut qu'on puisse arriver à
travailler avec le secteur privé. Il faut intégrer ce
dernier dans la réforme.
Le public a besoin du privé et vice-versa. Il n'y a aucune
raison pour que chacun travaille seul. Nous sommes en train
de développer des pistes avec des médecins du privé pour
voir comment on peut travailler ensemble. Le privé peut
beaucoup apporter. Nous manquons de ressources humaines dans
quelques endroits. Pourquoi le médecin du privé n'irait-il
pas à l'hôpital un certain nombre de jours pour examiner les
patients ? Ainsi à titre d'exemple, nous sommes en train
d'étudier avec les néphrologues la possibilité de prendre
une grande partie de la liste d'attente des personnes
souffrant d'insuffisance rénale. Nous prévoyons d'acheter
leurs services et envoyer les patients directement dans le
secteur privé. Le contrôle viendra après.
Mais pourquoi le ministère n'intervient-il pas au niveau
de la cherté des prestations du secteur privé?
On notait des problèmes au niveau de la fixation des prix.
Ceux fixés par l'AMO ne correspondaient pas à la réalité.
Les médecins du privé ont quand même signé et se sont
engagés car il fallait réussir cette première expérience.
Aujourd'hui, l'ANAM avec la CNOPS et la CNSS viennent de
corriger une partie de ce dysfonctionnement qui résidait au
niveau des prix. Le dialogue est ouvert. Les médecins se
plaignent que les tarifs imposés dans le cadre de l'AMO ne
correspondent pas à la réalité de la prestation. Mais on
trouvera un juste milieu. Nous sommes en train de discuter
pour réguler le problème des prix qui restent élevés. Dans
les pays européens, les médecins ont le choix de pratiquer
les tarifs de l'assurance ou les tarifs libres. Mais il faut
que le patient le sache. Avec l'AMO, on note des avancées
indéniables. C'est un système qui est en train de se mettre
en marche et qui corrige les dysfonctionnements. Petit à
petit on peut tout réguler avec un équilibre financier des
assureurs.
Les médecins du secteur public font souvent des grèves
depuis des années sans arriver à une issue. Où en est
actuellement le dossier ?
Depuis qu'on est là, à part la grève générale observée juste
avant le dialogue social, il n'y a pas eu un seul débrayage
observé par les syndicats qui ont une représentativité. On
ne peut pas discuter avec tous les syndicats qui se forment.
Certes, une grève a été observée par une centrale syndicale
alléguant que le ministère ne veut pas ouvrir le dialogue.
Mais, elle n'est pas représentative.
Mais on sent quand même l'effet de la grève observée par
ce syndicat…
On le sent car quand il y a appel à un débrayage, tout le
monde fait grève qu'on soit syndiqué ou pas. On considère
que c'est une journée chômée. La solution consiste quand un
syndicat non représentatif observe une grève à opérer des
retraits sur salaire. Il y a, en effet, des grèves qui ont
des conséquences désastreuses alors que le dialogue est
ouvert aujourd'hui. C'est la démocratie au niveau de tous
les pays au monde.
Vous semblez déterminée à réformer le secteur. N'y a-t-il
pas un risque de déception ? Le département a-t-il les
moyens des ambitions affichées ?
Il ne faut pas vivre les problèmes comme une fatalité et ne
rien faire prétextant le manque des moyens. Ce sont les
craintes qui font que la situation ne se développe pas. Les
visites sur les terrains que j'ai effectuées m'ont rendue
optimiste. Je sais que le changement est possible avec les
moyens dont nous disposons aujourd'hui. Certes on aspire à
plus. Mais, il faut dire que le budget du ministère a
augmenté de près de 10%. Je suppose que d'année en année, il
augmentera. Déjà dans le cadre de l'actuel budget, nous
pouvons améliorer les hôpitaux. Je suis convaincue que l'on
y arrivera. On a aussi beaucoup de programmes qui se font
dans le cadre de la coopération internationale. Ce sont
parfois des dons ou des crédits à des taux minimes. L'argent
n'est pas le facteur le plus important ni la construction
des hôpitaux mais l'essentiel est relatif à la gestion et la
coordination pour pouvoir répondre aux besoins.
Je voudrais que les Marocains se dirigent de plus en plus
vers les hôpitaux publics auxquels je fais confiance. Nous
n'arrivons à remplir que 50 % de nos lits alors que selon
les normes de l'OMS, nous n'avons pas suffisamment de nombre
de lits par rapport à nos habitants. Car nos hôpitaux ne
sont pas attractifs. Je ne veux pas qu'on considère
l'hôpital comme celui des pauvres mais une structure dédiée
à tout le monde.
Le 07/05/2008
Entretien
réalisé par Jihane Gattioui