Aujourd'hui Le Maroc
:
Yasmina
Baddou : «Il faut revoir la politique de fixation des prix
des médicaments»
La stratégie du
ministère de la Santé 2008-2012, qui a été présentée devant
le Conseil de gouvernement, sera bientôt exposée dans le
cadre d’une rencontre nationale. La ministre de la
Santé,Yasmina Baddou, dévoile en avant-première à ALM les
grandes lignes de cette stratégie.
ALM :Vous venez de présenter devant le Conseil de
gouvernement votre stratégie santé pour 2008-2012. Comment a
t-elle été élaborée ?
Yasmina Baddou :
Tout d’abord, je voudrais souligner que cette stratégie a
été élaborée suite aux rencontres que j’ai eues avec les
différents intervenants dans le domaine de la santé. Parmi
ces derniers, il y a lieu de citer les médecins du secteur
public et privé, les différentes associations
professionnelles qui représentent les médecins, les
syndicats professionnels des pharmaciens, les associations
professionnelles des industriels pharmaceutiques. Cette
stratégie repose aussi sur ce que j’ai pu voir à l’occasion
des visites de terrain . Je vais poursuivre mes visites,
notamment, au niveau des centres de santé de base, des
hôpitaux locaux ou provinciaux. Nous avons pris comme
référence les discours de Sa Majesté le Roi Mohammed VI
notamment celui de 2000 et qui a fait de la santé un droit.
La santé est une composante essentielle de la dignité du
citoyen. Il y a aussi la déclaration du gouvernement qui a
fait de la santé une priorité. Cette stratégie est aussi
basée sur les différentes études qui ont été effectuées
durant toutes ces années au sein du ministère et qui avaient
relevé un certain nombre de dysfonctionnements. Le constat
est aujourd’hui de faire un état des lieux, mais aussi de
mettre en exergue les points forts de la santé.
Quelle est la situation du secteur en ce moment ?
Le pays compte 130 hôpitaux qui disposent de tous les
équipements. Nous avons 2000 centres de santé de base et un
réseau d’infrastructures important. Par ailleurs, le Maroc a
pu éradiquer un certain nombre de maladies grâce à la
généralisation de la vaccination. Nous avons également pu
diminuer, notablement, le nombre de personnes atteintes de
la tuberculose dans notre pays. Grâce aux efforts du
ministère de la Santé en matière de planification familiale,
le taux démographique et de fécondité a diminué. Le pays a
ainsi réalisé des avancées remarquables en matière de
maîtrise du taux d’accroissement démographique qui a évolué
en quatre décennies de 2,7 à1,4% et l’indice de fécondité
qui a connu une forte diminution avec une valeur de 2,5% en
2004. Le Maroc a également beaucoup avancé en matière de
couverture médicale avec l’assurance maladie obligatoire (AMO).
Nous allons bientôt pouvoir mettre en place le RAMED pour
les plus démunis. Nous produisons 70% de nos médicaments.
Malgré tous ces efforts, il est impératif aujourd’hui de
réconcilier le citoyen avec notre système de santé. Notre
système de santé doit être vu de manière différente, car il
y a des gens qui font un travail extraordinaire.
Quels sont les objectifs que vous vous êtes fixés ?
Il y a tout d’abord la moralisation du secteur de la santé
qui est un volet important. Nous voudrions réduire le taux
de mortalité maternelle à 50 décès au lieu de 227 pour
100.000 et le taux de mortalité infantile à 15 décès au lieu
de 40 pour 1000 à l’horizon 2012. Nous voudrions aussi
faciliter l’accès aux soins pour les plus démunis et surtout
pour la population rurale. Il est aussi question de disposer
d’un service public de santé compétitif et performant (taux
d’hospitalisation à 5% à l’horizon 2012). Le problème qui se
pose est que le secteur public n’est pas compétitif par
rapport au secteur privé. Nos hôpitaux ne fonctionnent qu à
50% de leur capacité. Ceci nous prive d’une ressource
financière importante. Autre objectif de taille,
l’amélioration de l’accueil. Il faudrait que le malade
puisse être orienté et pris en charge rapidement. Il y a
aussi la propreté et la disponibilité des médicaments . Il
est important de signaler que la part du médicament dans le
budget de l’Etat est de 750 millions DH, hors CHU. Certes,
les médicaments existent mais ils n’arrivent pas partout car
il y a des défaillances dans le mode de gestion. Il faut
aller vers «la décentralisation» du médicament. Il est
impératif de mettre en place un système de traçabilité. Il
faudrait également réduire le coût des soins de santé et des
médicaments. Le citoyen participe à hauteur de 56% dans le
financement du système de santé. Nous voudrions aussi
réduire la part supportée par les ménages dans le
financement de la santé à moins de 25%. Notre objectif est
de prendre totalement en charge les maladies de longue durée
(ALD) comme le cancer, le diabète, la santé mentale qui sont
des maladies très coûteuses. Ces objectifs ont été
déterminés lors d’un séminaire stratégique avec l’ensemble
des responsables du ministère de la Santé. Ils seront
présentés à la fin du mois à l’ensemble des opérateurs.
Cette stratégie va constituer une plate-forme qui fera
l’objet de discussion.
Quels sont les grands axes de cette stratégie ?
Pour atteindre ces différents objectifs, nous avons mis en
place une stratégie qui s’articule autour de quatre axes. Le
premier a trait au repositionnement stratégique des
différents intervenants dans le système de santé. Le
ministère de la Santé est le seul département qui est à la
fois opérateur et régulateur. Il est impossible de gérer
depuis Rabat l’ensemble du territoire. D’autant plus que le
secteur de la santé compte 50.000 fonctionnaires.
L’idée est d’aller vers la décentralisation et ce à travers
la création d’organismes publics autonomes de gestion des
infrastructures hospitalières avec l’introduction d’un
système de péréquation verticale (entre régions riches et
régions pauvres) ou horizontale (entre population à faible
revenu et population avec pouvoir d’achat élevé). Au niveau
des hôpitaux, il faudra faire en sorte que le directeur ait
plus d’autonomie et qu’il puisse gérer les ressources
financières et humaines. Ce qui n’est pas le cas
actuellement. Notre système ne peut être performant qu’à
travers le partenariat avec le secteur privé et les ONG.
Jusqu’à présent, le secteur privé travaillait tout seul. Il
est important que nous puissions intégrer le secteur privé
dans notre vision et voir comment nous pourrions collaborer
ensemble. Le partenariat avec les ONG permettrait de créer
un environnement favorable pour leur participation à
l’effort national pour la promotion du secteur de la santé
par notamment la création de statut juridique particulier de
privé non lucratif (PNL). Autre axe important de cette
stratégie : la mise à la disposition du citoyen d’une offre
de soins accessible, suffisante en quantité et équitablement
répartie sur l’ensemble du territoire. Il est ainsi prévu de
mettre en place la carte sanitaire. Elle fait partie de la
déclaration gouvernementale. Il s’agit d’une loi qui définit
l’offre de soins dans la région par rapport au nombre
d’habitants. Elle doit impliquer à la fois le secteur public
et le secteur privé. L’idée est d’amener le secteur privé à
aller vers d’autres zones que l’axe Kénitra-Casablanca,
sachant que 50% de nos médecins sont établis sur cet axe.
Pour cela, il faudra au préalable mettre des mesures
incitatives pour permettre au secteur privé d’aller
ailleurs. Au niveau des ressources humaines, il faudra
mettre l’accent sur la formation continue, la prise en
compte de la performance, la motivation et la mise en place
de programmes sociaux au profit du personnel de la santé. Le
troisième axe concerne la planification stratégique à moyen
et long termes par la mise en place de plans nationaux
spécifiques et ciblés pour la prise en charge et la lutte
contre les maladies de longue durée (cancer, insuffisance
rénale, diabète, VIH/Sida). Il en va de même pour la
maternité sans risque, la néonatologie, la santé mentale,
les maladies cardiovasculaires et la santé dans le monde
rural .Enfin, le quatrième axe est relatif à la prévention,
la sécurité et la veille sanitaire.
Quelles mesures envisagez-vous au niveau de la gestion
des hôpitaux publics et pour l’amélioration de l’accès aux
médicaments ?
Il est important à ce niveau de redéfinir le rôle du
directeur de l’hôpital. Certains directeurs sont
d’excellents médecins mais manquent de compétence
managériale. Il faut mettre en place une contractualisation,
c’est-à-dire un contrat avec des objectifs à atteindre et
une évaluation tous les six mois. Sur le chapitre des
médicaments, une véritable politique s’impose. Autrement
dit, il va falloir mettre en place une politique concertée
de médicaments en revoyant les méthodes de fixation des prix
qui sont dépassées. Il faut savoir que lorsque le médicament
est importé, le référentiel pour fixer le prix est celui du
pays d’origine. Or, nous n’avons pas le même pouvoir
d’achat.
La grille qui est imposée au niveau de la fixation des prix
est prohibitive et par conséquent, nous sommes obligés de
les diminuer. L’objectif de cette politique est de mettre en
place un référentiel de soins, une utilisation de procédures
claires et adaptées pour la fixation des prix et des taux de
remboursements de certains médicaments. Il est aussi
question de permettre aux pharmaciens de substituer les
médicaments par les médicaments génériques qui coûtent moins
chers. Ceci fera d’ailleurs l’objet d’un atelier avec les
pharmaciens et les industriels pharmaceutiques. Il y a aussi
un problème qui se pose au niveau de la distribution des
médicaments. Au moment où le médicament doit être distribué,
le circuit n’est pas défini et l’on retrouve des médicaments
qui se vendent dans des lieux autres que les pharmacies.
D’où la nécessité d’organiser le circuit de distribution des
médicaments tout en donnant la priorité aux médicaments
génériques.
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Des mécanismes contre la corruption dans les
hôpitaux
La lutte contre la corruption dans les hôpitaux
publics figure aussi parmi les priorités du plan
d’action du ministère de la Santé. Ainsi de
nouveaux mécanismes vont être mis en place pour
lutter contre la prévarication et la corruption
qui portent atteinte au fonctionnement de
certains hôpitaux. Ces mécanismes visent à
dissuader les personnes qui tentent de profiter
des souffrances des patients pour tirer de
l’argent. Les victimes de ces agissements
pourront ainsi déposer des plaintes. Sur ce
volet, le ministère de la Santé compte
collaborer avec Transparency Maroc pour prendre
toutes les mesures nécessaires. Pour la ministre
de la Santé, Yasmina Badou, il s’agit non
seulement de lutter contre la corruption en
sanctionnant mais également par des mesures de
prévoyance. L’objectif est de permettre
l’amélioration des services fournis aux citoyens
sachant que la qualité des services du secteur
de la santé publique est à un bas niveau.
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Le
7-1-2008
Par :
Leila Zerrour