Messieurs,
Permettez-moi d'abord de saluer dans l'Institut d'Hygiène que nous
inaugurons aujourd'hui le couronnement d'une grande œuvre qui a précédé
l'établissement de notre Protectorat au Maroc, et qui, à défaut de
toute autre raison, l'eut justifié. Car la forme la plus sensible et la
moins discutable de la Protection, c'est bien celle dont la vie humaine
peut bénéficier contre les maux qui l'amoindrissent; et, si le
médecin français avec un courage qui l'immortalise, a su prédisposer
tant de contrées à recevoir la paix que nous leur apportons, notre
pénétration ultérieure lui a fourni, en retour, un champ de plus en
plus vaste el des moyens d'action de plus en plus nombreux et puissants,
Issu d'une famille de médecins, j'ai conçu et conservé à travers les
années, pour les médecins et la médecine une sorte de culte mystique
dont je demande au corps médical d'agréer aujourd'hui l'hommage
personnel. Et mon admiration n'a pu que grandir en même temps que ma
reconnaissance, puisque le temps m'a amené dans des pays où, plus
qu'ailleurs, la médecine contribue à faire l'histoire. Tous ces hardis
pionniers de la santé, animés d'un admirable dévouement, de cette foi
ardente qui renverse les erreurs et les préjugés, je les ai vus à l'œuvre.
J'ai applaudi au résultat de leurs efforts, et trop souvent, hélas,
j'ai pleuré leur sacrifice ou leur disparition. Dernièrement encore,
le Maroc perdait le bon et brave docteur Madelaine, digne émule de ceux
dont les noms figurent à son livre d'or, dont la mort a mis en deuil
les européens et les indigènes de toute la région qui avait pu
connaître son dévouement et sa science.
Le corps médical du Maroc s'honore de ces exemples et grandit avec eux.
Son travail s'accomplit sans bruit et, pourtant, malgré 1a modestie où
il se cache, la reconnaissance des cœurs le fait connaître partout.
Qu'il me soit permis ici de rendre hommage à ceux qui assument la
charge de la direction de l'admirable organisation de la Santé publique
au Maroc, le Docteur Colombani, chef énergique, souriant et
entraînant, et son adjoint le Docteur Gaud qui, après avoir donné
toute sa mesure pendant la guerre, fut un animateur de cette audacieuse
et touchante expédition de médecin français dans le Rif.
Il faut le dire, pour qu'on le sache au dehors comme au dedans de notre
pays. Le succès de notre Protectorat ne doit pas s'établir seulement
par le nombre de kilomètres de routes et de chemins de fer construits,
les digues défiant l'Océan, les cités nouvelles, dressant, au milieu
des champs fraîchement défrichés, autant de berceaux à une activité
audacieusement féconde. Il doit compter aussi l'allongement et le
renforcement de nos colonnes sanitaires, sur le front d'une misère qui
dépasse en ampleur celle de la dissidence et qui, trop certainement,
lui survivra. Nous pouvons, du moins, le contenir, le réduire, en
reculer de plus en plus la menace, et c'est pour refouler la cause de
tous ces maux, qu'il est souvent plus difficile de dépister que de
guérir, que notre Etat-major médical a voulu se décharger sur un
organisme nouveau d'une partie de son rôle technique.
Je ne veux pas m'appesantir sur le détail de son fonctionnement mais
simplement souligner l'importance de son rôle.
Grâce au zèle éclairé de nos médecins, penchés sur des maladies
mal connues ou revêtant une forme insoupçonnée, le Maroc est devenu
un immense laboratoire d'hygiène. Mais vous le savez, les résultats
individuels sont voués à rester sans valeur ou sans rayonnement, s'ils
ne sont soumis à un contrôle méthodique et portés à la connaissance
des intéressés par une large diffusion. Il faut un organe capable de
coordonner tous les efforts et de concentrer la lumière de toutes les
découvertes. L'Institut d'Hygiène remplira ce double rôle.
D'une part, ses laboratoires, sa section d'épidémiologie constitueront
des centres d'études, où toutes les questions relevant de l'anatomie
pathologique, de la microbiologie et de la sérologie, de la
parasitologie, de la chimie et de la toxicologie, seront l'objet d'un
examen, dont bénéficieront et la science universelle et le Maroc.
D'autre part, sa section d'enseignement, que complèteront une
bibliothèque, un bulletin d'information et un musée d'hygiène,
fournira l'occasion d'un stage aux jeunes médecins qui doivent
parachever leur instruction générale, reçue dans leurs Facultés
d'origine, par une initiation aux problèmes spécialement marocains; en
même temps, elle offrira des cours de perfectionnement aux Praticiens
du Maroc désireux de contrôler leur propre expérience ou d'élargir
leur savoir.
Débordant, enfin, le cadre du personnel médical, l'Institut d'Hygiène
s'efforcera d'atteindre par des leçons élémentaires et des travaux
pratiques, tous ceux, officiers, fonctionnaires, ou volontaires civils
de tous ordres, désireux de prêter leur concours à la lutte
entreprise contre la maladie. C'est même au développement de cette
fonction essentielle de l'Institut d'Hygiène que nous nous appliquons
immédiatement et que nous attachons le plus grand prix.
Aujourd'hui, la formule de la Nation armée doit, s'entendre d'une
conjonction de toutes les compétences et de toutes les bonnes
volontés, pour combattre les maux de toutes sortes dont la
collectivité est menacée. Or, la santé n'est-elle pas le plus
indispensable des capitaux: humains? Nous devons donc veiller, avec un
soin jaloux, à sa conservation, et à son accroissement, monter la
garde à toutes les portes, épargner sur nos énergies disponibles pour
prévenir et barrer toutes les attaques.
Monsieur le Professeur Léon Bernard, l'auréole de science qui vous
entoure, vos qualités d'organisateur, l'autorité de vos travaux, la
présence, enfin, à vos côtés de M. le Docteur Dujarric De La
Rivière, donneront à l'Institut d'Hygiène un lustre dont tous ceux
qui assureront sa direction et dispenser ont son enseignement tiendront
à honneur de se rendre dignes.
Je ne doute pas qu'il ne devienne un signe de ralliement pour tous. Son
mot d'ordre sera entendu. Témoin des résultats acquis, instrument de
nouveaux et plus large progrès, il nous aidera à parfaire, dans ce
pays, notre œuvre humanitaire tout en fortifiant les énergies humaines
capables de le faire fructifier.
Source:
Bulletin de l'Institut d'Hygiène du Maroc. Janvier - Mars, 1931.