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Discours de M. le Docteur GAUD

Directeur de l'Institut d'Hygiène

 

 

Monsieur le Ministre,
Monsieur le Professeur,
Messieurs,
Monsieur le Docteur Colombani vient de vous exposer, avec la largeur de vue qui lui est habituelle, les principes généraux qui ont présidé au développement de notre œuvre de protection de la Santé Publique et qui nous ont conduit à la création de l'Institut d'Hygiène que nous inaugurons aujourd'hui.
Il me reste la tâche plus ingrate de vous indiquer sommairement l'organisation générale de ce nouveau service, les buts que nous voulons atteindre, les moyens que nous comptons employer.
Mais auparavant, M. le Directeur, permettez-moi de vous remercier des paroles d'estime et de confiance - paroles trop bienveillantes - que vous avez adressées à vos collaborateurs dans cette œuvre nouvelle. Sur ce point, votre jugement est dominé par l'affection que vous nous portez.
Cette affection, dont vous êtes prodigue, vous est largement rendue et je suis sûr d'être l'interprète de tous vos collaborateurs du premier au dernier, en vous en apportant le témoignage public.
Vous avez su être le chef, celui qui parle au cœur, qui suscite les enthousiasmes généreux et les dévouements profonds.
Votre psychologie avertie et souriante, votre bonté agissante et avisée ont su faire accepter à des médecins, individualistes par tempérament et par éducation, l'ordre et les disciplines nécessaires au fonctionnement d'un grand service d'Etat. Vous avez compris - et vous nous avez fait comprendre - que le travail confiant est un travail fructueux et que l'effort est facile quand il est allègrement consenti.
Allégresse, confiance, voilà bien ce qu'apportait à notre œuvre naissante notre cher Auriat! En ce jour de fête son ombre est à nos côtés. Dans le travail de conception et de préparation il fut, et avec quel enthousiasme, mon premier collaborateur. Il est tombé dans le bon combat et sa fin a été pour nous un nouvel enseignement d'énergie dans le travail, de courage dans la mort.
L'Institut d'Hygiène, comme vous l'a dit le Docteur Colombani est un aboutissement.
Il y a vingt ans, le Maroc, pays inconnu, n'avait jamais été pénétré au point de vue médical et sa population, bien que vigoureuse, était décimée par de grandes épidémies, par les endémies meurtrières qu'aucun effort ne venait juguler.
Cette population hostile témoignait à l'étranger une méfiance difficile à vaincre. Aussi le premier rôle de nos médecins fut-il un rôle d'attirance, d'apprivoisement.
J'ai eu le privilège de vivre cette époque où le médecin de colonne pansait, le lendemain du combat, les ennemis blessés qui, d'abord inquiets et fermés, se laissaient peu à peu vaincre par la confiance. Ce n'est pas sans émotion que je me souviens des longues tournées dans les régions dissidentes la veille, où avec une escorte bien faible, nous parcourions les tribus, donnant des consultations, distribuant des médicaments, vaccinant les enfants. Et au cours des longues soirées, assis au foyer de ces gens qui nous combattaient quelques jours auparavant, c'était notre joie de sentir s'atténuer l'hostilité, se dissiper la méfiance.
Mais l'étape fut vite franchie et, rapidement, le Marocain habitué au " Toubib " vint solliciter ses avis, commença à écouter ses conseils; une deuxième phase s'ouvrait à notre action.
A la période d'apprivoisement succédait la période d'exploration médicale. Pour combattre efficacement l'ennemi, il fallait le bien connaître et ce fut alors, menée de pair avec une action médicale intense, la prospection méthodique du pays qui nous permit de voir dans leur ensemble les grandes questions que nous avions à résoudre.
De 1915 à 1925, grâce à la conjugaison des efforts et des moyens militaires et civils, l'organisation sanitaire du Maroc fut mise sur pied: Organisation Municipale: Bureaux d'Hygiène s'outillant progressivement. Organisation régionale: Chefferies de Région, Groupes Sanitaires Mobiles, Secteurs médicaux, Commissions d'Hygiène municipales et régionales, Conseil Supérieur toujours présidé par le Résident Général, soucieux de témoigner l'intérêt qu'il portait à l'étude des grands problèmes d'Hygiène.
Au début de 1926 l'organisation civile de la Santé et de l'Hygiène Publiques était suffisamment établie pour que ce Service prit place parmi les grandes Administrations du Protectorat. Les besoins les plus importants du pays étaient assurés, la phase de stabilisation atteinte, nous pouvions examiner dans son ensemble l'œuvre à accomplir.
C'est alors que fut décidée la création de l'Institut d'Hygiène du Maroc qui allait nous permettre l'étude méthodique des problèmes intéressant la Santé Publique et des moyens prophylactiques efficaces, ainsi que l'enseignement de ces données pratiques à tous ceux qui, du fait de leur situation sociale, étalent à même de faire pénétrer dans le public, tant Indigène qu'Européen, les notions d'Hygiène indispensables à la protection de la Santé, de l'individu et de la collectivité.

Grâce à vous, Cher Maître, grâce à la générosité du Comité Médical de la Société des Nations, j'ai pu, au cours d'un voyage plein d'enseignements, visiter les pays de l'Europe Centrale qui nous ont précédés dans la voie où nous nous engageons et qui ont organisé, avec l'aide technique et morale de la Société des Nations, avec l'aide matérielle de la fondation Rockefeller, leurs services de protection de la Santé Publique, suivant les méthodes les plus modernes.
J'ai pu étudier, en détail, les Instituts et les écoles d'Hygiène de Zagreb, Belgrade, Skoplje, Budapest, Prague, Varsovie, ainsi qu'un certain nombre de formations sanitaires; tant urbaines que rurales, servant de champs d'expérience et de démonstrations.

Partout j'ai admiré l'œuvre accomplie, les conceptions larges, l'exécution magistrale. Partout des bâtiments grandioses, des organisations matérielles comportant tous les perfectionnements des techniques modernes, des médecins remarquables de compétence et d'activité et, chose plus essentielle encore, pénétrés de la foi dans l'œuvre à accomplir.
Il ne peut être question pour nous de copier les grands Instituts de l'Europe Centrale. Le Maroc est un pays trop jeune, de population trop peu nombreuse, de ressources encore trop limitées, pour qu'il puisse faire les frais qu'entraînent de semblables établissements.
Mais si l'Institut de Rabat ne peut égaler ses aînés, il est d'un intérêt primordial qu'il entre dès le début dans la bonne voie et qu'il s'oriente dès maintenant vers la formule rationnelle qui a été adoptée et qui doit être celle de tous les Instituts d'Hygiène.
La première qualité d'un établissement de cet ordre est d'être adapté aux besoins nationaux.
Si le Maroc mérite par bien des points son titre "d'Empire Fortuné", sa réelle richesse est faite de sa qualité de pays de peuplement parfait. Contrairement à beaucoup de pays d'Outre-mer il pourra être mis intégralement en valeur grâce à une main-d'œuvre abondante et saine, tant Européenne qu'Indigène.
Un danger pourtant menace cette fortune. Par suite d'une négligence absolue de toutes les règles de l'hygiène, le Maroc a été de tous temps la proie des affections endémiques graves, des grandes affections épidémiques, qui le visitent périodiquement.
La situation est certes très améliorée depuis que l'action protectrice de la France s'exerce activement mais il n'en demeure pas moins que notre besoin national est avant tout un besoin de paix sanitaire, de politique de conservation du capital humain et c'est sous le signe de la prophylaxie et de la médecine préventive que notre maison doit exercer son action.
L'Institut d'Hygiène est donc un organisme technique relevant immédiatement de la Direction de la Santé et de l'Hygiène Publique. Il est chargé de l'enseignement de l'Hygiène, de l'étude pratique de la prophylaxie des maladies endémiques et épidémiques et, d'une façon générale, de la mise en œuvre des ressources techniques relatives à la protection de la Santé Publique.
Il comprendra: une section d'enseignement et une section d'études.
La Section d'Enseignement sera chargée de réaliser un programme de cours et -de conférences toujours accompagnés de démonstrations pratiques.
Elle donnera un enseignement à plusieurs degrés.
L'enseignement élémentaire s'adressera à toutes les personnes susceptibles de collaborer à l'œuvre d'hygiène et qui, vivant au contact des milieux indigènes et européens; peuvent se rendre utiles par leurs conseils, par leur exemple ou par les mesures qu'elles sont appelées à prendre. Cet enseignement s'adresse essentiellement aux Instituteurs et aux Agents d'autorités civiles et militaires.
L'instituteur est le collaborateur tout désigné du médecin. Son contact quotidien avec les enfants, les commodités qu'il a pour gagner la confiance des Indigènes, l'ascendant qu'il possède sur eux, peuvent rendre son action facile et efficace. La culture reçue par lui à l'Ecole Normale lui rendra aisée l'acquisition des connaissances utiles pour faire de lui un excellent instructeur d'Hygiène et un agent sanitaire de premier plan.
M. le Directeur Général de l'Instruction Publique auquel nous avons fait part de nos projets, a bien voulu leur donner son approbation et nous promettre son appui dans l'œuvre que nous désirons entreprendre. Je suis heureux de le remercier de l'aide qu'il nous a toujours apportée.
Les Contrôleurs Civils et Officiers des Affaires Indigènes doivent aider les médecins dans leur tâche, user de leur autorité pour faire appliquer les mesures essentielles d'Hygiène dont ils ont souvent à prendre l'initiative. Encore faut-il pour cela qu'ils possèdent quelques notions d'hygiène sociale et d'épidémiologie. C'est pourquoi, depuis plusieurs années déjà, l'enseignement des questions d'hygiène a été introduit dans les programmes du cours préparatoire des Officiers des Affaires Indigènes, sous la direction du Docteur Renaud. Les résultats ont été remarquables. Les jeunes Contrôleurs Civils ont été invités à profiter de cet enseignement, mais la fréquentation des cours devrait, à brève échéance devenir pour eux une obligation.
L'enseignement technique s'adressera aux infirmiers spécialistes d'Hygiène, qui sont les aides immédiats du médecin dans son œuvre de prophylaxie et auquel il doit pouvoir confier, sous son contrôle, la recherche des foyers dangereux et l'exécution des mesures d'hygiène nécessaires.
Les Français, seuls, peuvent actuellement occuper les postes d'infirmiers spécialistes. Il en sera sans doute ainsi quelques années encore. Mais l'instruction générale indispensable pour remplir ces emplois est maintenant donnée à un assez grand nombre de jeunes indigènes pour qu'il suit permis de prévoir assez proche le moment où ceux-ci pourront prétendre à ces fonctions. Ces infirmiers, mieux compris par leurs frères indigènes, pourront ainsi, plus facilement que les Français, agir par l'exemple et par l'enseignement.
L'enseignement supérieur s'adressera aux médecins.
Les jeunes médecins de la Santé et de l'Hygiène Publiques nouveaux venus au Maroc, ont besoin d'être instruits des problèmes particuliers de la pathologie marocaine par les camarades qui les ont précédés dans le pays et d'être mis, par eux, au courant des problèmes qu'ils auront à résoudre lorsque, livrés à eux-mêmes, ils devront diriger un Groupe Sanitaire Mobile ou une Infirmerie du bled, avec surveillance d'un secteur médical. Leurs fonctions marocaines les placent, en effet, dans des conditions très différentes de celles que prévoit l'enseignement des Facultés de Médecine.
Les médecins en service dans le pays seront en liaison étroite avec les médecins de l'Institut d'Hygiène. Ils leur fourniront des matériaux d'étude, des renseignements statistiques, des observations cliniques.
En échange, on peut espérer qu'à brève échéance ils trouveront dans des documents groupés à Rabat, une source de renseignements grâce auxquels ils pourront préciser leurs connaissances sur bien des points.
Nous prévoyons également des séries de causeries et de démonstrations médicales faites sur des questions d'actualité par des médecins particulièrement compétents qui feraient profiter leurs camarades de leur expérience ou de leurs connaissances spécialisées.
On réalisera ainsi un véritable cours de perfectionnement où les médecins isolés dans le bled viendront de façon régulière s'instruire des acquisitions médicales récentes et des méthodes nouvelles.
La section d'études fonctionnera conjointement avec la section d'enseignement et lui fournira son personnel.
Elle comprendra en outre des services généraux, (Bibliothèque, Musée, Bulletin d'information), le Service antipaludique, la section technique d'hygiène appliquée, le service de statistique et les laboratoires: laboratoire de parasitologie, de bactériologie, d'anatomie pathologique et de chimie biologique.
Je n'entrerai pas dans le détail du rôle de chacun d'eux. Leur travail sera normalement dirigé vers des fins essentiellement pratiques. Nous possédons, en effet, à Tanger, et demain à Casablanca, des Instituts Pasteur, centres éminents de hautes recherches scientifiques dont l'activité dépasse le domaine médical et s'adresse à l'économie même du pays: élevage, agriculture, industrie.
Pour notre part, nous demanderons à nos chefs de laboratoire une vie qui soit intimement mêlée à celle de leurs camarades, une vie d'activité souvent extérieure, une étude sur place de toutes les questions d'hygiène et de prophylaxie qui se posent au jour le jour.
Mais nous leur demanderons également de se servir des éléments recueillis au cours de leur travail pratique, dans l'intérêt de la recherche scientifique.
Cette place que la recherche scientifique doit tenir dans les Ecoles d'hygiène a été indiquée de façon magistrale à la Conférence de Paris du mois de Mai dernier qui, sur l'initiative de la Société des Nations, réunissait sous votre présidence, M. le Professeur, tous les Directeurs des Ecoles d'Hygiène de l'Europe.
Les recherches, l'investigation, la productivité, disiez-vous, sont tous des éléments qui témoignent de l'existence d'un principe de progrès. Leur absence entraîne le danger de stagnation sinon de décadence. Une Ecole dont tous les membres manifestent une activité productrice, chacun dans son domaine, est une institution vivante et en progrès. On ne saurait douter ni de son avenir ni de son effet stimulant sur le développement de l'œuvre d'Hygiène Publique.
Cet effet stimulant, c'est celui justement que nous désirons atteindre, c'est le but vers lequel tendent nos efforts, mais ces efforts seraient vains s'ils ne s'exerçaient sur un terrain déjà préparé.
Pour réussir nous avons besoin de vous tous, Messieurs; de l'appui du Gouvernement, de la bienveillance des Services des Finances, de l'aide efficace des Autorités administratives civiles et militaires, du personnel de l'Instruction Publique et d'une manière générale, de tous les Services du Protectorat avec lesquels nous entretenons cette liaison directe et confiante, qui caractérise si heureusement l'Administration Marocaine.
C'est pour cela que nous avons tenu à vous présenter notre nouveau-né. Il débute dans la vie, mais dans ce pays que nous aimons, où les dévouements sont profonds, où l'air est salutaire, cet enfant grandira et, avec les parrains que je vois autour de son berceau, je ne peux douter de son avenir.

 

Source: Bulletin de l'Institut d'Hygiène du Maroc. Janvier - Mars, 1931.