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Discours de M. le Docteur COLOMBANI

Directeur de la Santé et de l'Hygiène Publiques

 

 

 

Monsieur le Résident Général,

En acceptant avec empressement la Présidence de l'inauguration de l'Institut d'Hygiène, vous avez donné il la Direction de la Santé et de l'Hygiène Publiques et au Corps médical du Maroc une nouvelle preuve de cette constante et cordiale confiance que vous ne cessez de leur témoigner depuis votre accession à la haute charge dont vous a investi le Gouvernement de la République.

Au nom de tous mes collaborateurs et en ma qualité de Directeur des Services de la Santé et de l'Hygiène Publiques, je suis heureux de vous en exprimer ma reconnaissante gratitude, et de vous assurer, à nouveau, de nos sentiments de respectueux attachements à votre personne et d'absolu dévouement à la grande œuvre française aux destinées de laquelle vous présidez avec tant d'autorité et de dignité.

 

Monsieur le Professeur,

Ce n'est pas sans émotion que je vous accueille à l'Institut d'Hygiène du Maroc, en vous y souhaitant, au nom de tous mes collaborateurs, une respectueuse bienvenue.

La présence parmi nous, en cette circonstance qui datera dans nos fastes, du Maître français dont la notoriété en matière d'hygiène est non seulement nationale mais mondiale, m'apparaît en effet comme la plus belle consécration de l'effort de quinze années que symbolise, en le synthétisant, l'Institut que nous inaugurons aujourd'hui.

En consacrant au Maroc quelques journées d'une existence faite d'incessant labeur et de constant sacrifice à la collectivité, vous nous apportez un haut témoignage de sympathie dont il me plaît de souligner la valeur morale et que je considère comme une précieuse récompense à l'endroit des missionnaires médicaux de la France en cette terre d'Islam.

Je sais, Mr. le Professeur, qu'au cours du voyage - trop rapide à mon gré - que nous venons de faire ensemble, vos yeux pénétrants ont su voir et admirer les nobles vestiges et les merveilles d'art d'un prestigieux passé.

Je sais aussi qu'ils ont su fixer et comprendre ce que l'effort français avait réalisé dans toutes les branches de l'activité humaine, en ce Maroc transformé et vivifié par le Génie de notre race.

Mais je garde surtout, de ces heures passées côte à côte, l'impression profonde que votre cœur a souvent vibré au contact des bons ouvriers de l'œuvre médicale que vous avez rencontrés sur votre route et dont vous avez su apprécier, au dessus de naturelles qualités professionnelles, les qualités d'âme, l'ardeur, la générosité, la bonté et la lucide compréhension de l'indigène confié à leurs soins et dont ils savent être, avant tout, les fraternels protecteurs.

Vous avez compris, je le sais, que c'est grâce à ces vertus attractives, génératrices d'un rayonnement dont la force est surtout faite de douceur, que le médecin a pu accomplir progressivement une mission utile, d'abord prudemment adaptée à des circonstances parfois hostiles, ensuite plus efficace parce que mieux comprise et, partant, mieux accueillie, aboutissant enfin à cette action de large envergure universellement acceptée, dont les bienfaits s'affirment tous les jours au bénéfice des collectivités dont il a la charge matérielle et morale.

Conquête pacifique par le médecin, a-t-on dit souvent. Oui certes, action comparable à celle de l'éducateur, seule raison, seule excuse peut-être de l'emprise des peuples forts sur les peuples faibles, des nations de haute culture sur les races mineures qu'elles prennent en tutelle.

Conquête pacifique, à laquelle le Génie colonial dont le nom est indissolublement lié à l'histoire du Maroc a su associer le médecin, l'élevant, au-dessus des contingences professionnelles, à l'honneur d'une mission d'altruisme supérieur que pénètre et vivifie ce sentiment de pitié et de justice dont vibre notre cœur devant les faiblesses et les misères humaines.

Ces étapes progressives de notre action sanitaire, si émouvantes quand on les -évoque à la lumière d'un passé parfois tragique, Mr. le Directeur de l'Institut d'Hygiène va vous les décrire tout à l'heure et vous dire en quelle mesure elles furent efficaces, au cours de certaines circonstances épidémiques.

Alertes, offensives, luttes de tout instant contre un ennemi sournois et multiforme, répits pleins de menaces, victoires chèrement achetées, de cette bataille incessante mais féconde en enseignements va naître enfin une doctrine que développera, enrichira et diffusera cet Institut que nous inaugurons aujourd'hui et dont vous allez connaître les principes essentiels de l'organisation, les buts utilitaires, la liaison étroite qu'il veut et doit entretenir avec l'Institut Pasteur du Maroc, maison mère des hautes recherches scientifiques, la collaboration déjà si complète mais que nous voulons plus étroite encore avec les autorités de commandement régionales et locales, sans l'appui desquelles notre action sanitaire serait souvent stérile, l'entente enfin, déjà réalisée avec succès, mais que nous désirons sans réserve avec ces excellents propagandistes de l'hygiène que sont les membres du corps enseignant, en particulier les instituteurs et les institutrices.

Mr. le Directeur de l'Institut d'Hygiène vous dira enfin les espoirs immédiats et lointains que nous fondons sur ce nouvel instrument de travail, qui doit être avant tout adapté aux nécessités et exigences propres au pays protégé et garder dans ses diverses manifestations d'activité une originalité spécifiquement marocaine.

On a souvent dit, en France et à l'étranger, que l'organisation médicale du Maroc pouvait être citée comme un modèle du genre.

Sans fausse modestie - cette cauteleuse hypocrisie - on peut dire qu'au regard de bon nombre d'institutions similaires, elle ne perd pas à la comparaison. Elle a en, certes, l'avantage d'être construite sur table rase avec des matériaux neufs et de bénéficier aussi des leçons du succès et de l'erreur en semblable matière.

Mais est-ce là le seul secret de sa réussite? Je ne le crois pas.

Le grand philosophe hindou Tagore, visitant l'Europe, disait un jour: «Je vous en supplie, ne nous envoyez pas que des formules administratives et des machines avec les instruments qui s'y rapportent. Envoyez-nous des âmes».

Tout est là. Des âmes généreuses, aimantes, convaincues. Je sais qu'elles sont nombreuses, très nombreuses autour de moi et c'est avec une joie émue que j'atteste aujourd'hui que c'est là le secret du rayonnement de mes collaborateurs, de ces collaborateurs qui ont constitué autour de leur Chef-ami, doublé d'un conseiller fraternel, aussi éminent par l'esprit que noble de cœur et de caractère, la bonne équipe, selon le mot du Maréchal, l'équipe, cet agrégat de volontés ardentes, d'intelligences passionnées, de cœurs généreux et bons, tendus au-delà des joies et des misères de la vie quotidienne, vers ce but unique : faire aimer la France.

Unité de direction, certes, au poste de commandement, mais aussi entente complète dans l'action et le sentiment, à la ville, dans le bled, du grand hôpital à la modeste infirmerie des confins, du dispensaire fixe au groupe mobile perdu dans l'Atlas ou les solitudes désertiques…

Cet esprit de solidarité morale, de communion de la raison et du cœur, il est surtout fait, ne l'oublions pas, de l'exemple, du haut exemple que donnent ici les bons ouvriers qui apportent ou ont apporté leur pierre à l'édifice.

Exemple si émouvant pour nos jeunes, que celui de ce médecin, frère spirituel des Foucauld et des Laperrine, que la population de Fès, à son retour du front, accueillit comme elle n'accueillit jamais un Sultan et dont un vieux taleb m'a dit un jour: «Vous ne serez pas dignes de vos ancêtres, si vous n'élevez pas une Kouba à cet homme après sa mort».

Exemple de nos confrères de l'époque héroïque, de ces missionnaires des Affaires Etrangères, crispés à leurs dispensaires de la côte au milieu des incertitudes, des hostilités, des insultes et des cris de mort. Hommes sensibles et forts dont on connaît si mal la contribution à l'œuvre française et qui eurent semble-t-il, pour devise celle du prince d'Orange: «Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer».

Exemple de nos camarades militaires, médecins du corps d'occupation, créateurs de notre assistance indigène, premiers semeurs dans les sillons souvent ensanglantés d'une moisson dont nous récoltons aujourd'hui les fruits.

Exemple de nos morts, de tous ceux qui, insoucieux de leur sort, marchèrent pour l'amour et la vie de leur prochain à un sacrifice librement consenti. Tombes symboliques, exemplaires qui ne doivent répéter aux vivants que des paroles d'encouragement et de confiance.

 

Monsieur le Professeur,

Dans le beau discours que vous avez prononcé aux journées médicales de Bruxelles en 1926, au nom des délégués étrangers, j'avais été frappé de la part que vous faisiez à la médecine préventive, et des fortes notions d'enseignement prophylactique qui se dégageaient de votre lumineux exposé.

Médecin de prophylaxie, j'avais senti résonner profondément en conception de la nécessité de créer, chez le jeune médecin, un esprit, une nouvelle, orientés vers les buts et les méthodes de la médecine préventive, répandre parmi les peuples les notions mères de santé.

« Dans ce catéchisme de salut public, disiez-vous, se bien porter prend en quelque manière rang de vertu. La volonté médicale doit pouvoir s'appuyer sur l'assentiment des hommes pénétrés de leur «devoir de santé», et instruits par nous des moyens de « l'accomplir. On le voit, tout, dans cet essor vers une vie plus saine, plus pleine, n'est « qu'affaire d'éducation et c'est à la médecine d'imprimer le mouvement. Elle n'est plus alors suivant la fameuse sentence de l'Asclépiade une méditation sur la mort, mais bien une méditation sur la vie, une préparation à la vie».

C'est à l'issue de cette mémorable séance que je vins près de vous et vous parlai longuement du Maroc en vous demandant instamment de nous faire bénéficier un jour de votre précieuse visite.

Parmi nous maintenant vous retrouvez ici le reflet de votre idéal humanitaire, une application, adaptée à un pays spécial, de votre enseignement et des idées qui vous sont chères. Ces idées vous les avez résumées dans trois propositions qui constituent les bases essentielles de la réalisation de votre conception de l'hygiène moderne:

- Sans la formation de techniciens instruits, pas d'hygiène publique possible;

- Sans la collaboration d'un Corps médical d'une conscience nouvelle, orienté vers les buts et les méthodes de la médecine préventive, l'action de ces techniciens, demeurerait imparfaite, comme inerte;

- Sans l'assentiment des mœurs populaires, l'hygiène apparaîtrait comme un agrégat doctrinal de prescriptions et de formalités tracassières pour ne pas dire policières, et resterait lettre morte.

Les trois termes du problème sont liés entre eux et le succès de notre effort est subordonné au respect de cette solidarité.

 

D'où les trois degrés inéluctables de l'enseignement de l'hygiène et de la médecine préventive, applicable autant au Maroc qu'en n'importe quel pays du monde, quoiqu'avec des modalités particulières que va nous préciser M. le Directeur de l'Institut d'Hygiène.

Ces idées directrices, vous les défendez, nous le savons, de toute votre foi agissante et de toute votre puissante autorité, au sein du Comité d'Hygiène de la Société des Nations, plein de la conviction que c'est l'amélioration de la condition physique des peuples qui peut déterminer leur rapprochement et qu'une coopération sanitaire internationale sur des bases nouvelles doit contribuer à favoriser l'entente des esprits.

De ce rapprochement, de cette entente que votre grand esprit médical ose envisager, au dessus du débat professionnel, vous avez pu entrevoir ici, sur le terrain marocain, un essai loyal, déjà fécond en résultats positifs, résultats dus surtout à des hommes marqués du signe de la foi et du dévouement à l'Idée française.

Et d'être digne de votre sympathie et de votre estime, ces hommes, Mon Cher Maître, conçoivent une grande fierté et vous disent, de tout cœur, leur profonde gratitude.

 

Source: Bulletin de l'Institut d'Hygiène du Maroc. Janvier - Mars, 1931.