Traduire cette page de  

 

Discours de M. le Professeur Léon BERNARD

Président du Conseil Supérieur d'Hygiène de France

 

Monsieur le Résident Général,
Je tiens tout d'abord à vous exprimer ma sincère reconnaissance pour la flatteuse attention que vous avez eue à mon égard en me faisant l'honneur de m'inviter à cette cérémonie, qui couronne si heureusement l'œuvre sanitaire étonnante réalisée au Maroc. Sans doute avez-vous désiré prendre à témoin, en ma personne, le Conseil Supérieur d'Hygiène publique de France, de l'effort tenace et vigilant poursuivi par le Protectorat pour améliorer le bien-être des populations, si dignes d'intérêt et d'affection, de l'Empire chérifien. Mais laissez croire que la bienveillante sympathie qu'au cours de cordiales relations déjà longues, vous m'avez constamment manifestée a compté également dans votre initiative, vraiment inappréciable pour moi. Du fond du cœur, je vous dis merci.
Vous me permettrez d'associer, à l'envoi de ces remerciements, votre éminent et dévoué collaborateur, le Directeur de l'Hygiène et de la Santé publiques. Voilà bien longtemps déjà que le Dr Colombani m'avait convié à venir voir sur place le travail persévérant et fructueux auquel, appuyé par des chefs attentifs, il s'était attaché avec une ardeur inlassable.
Je n'avais pu jusqu'ici répondre à son appel. Mais je ne saurai jamais lui dire assez ma gratitude pour les visions splendides et réconfortantes que je dois à son amicale insistance.
Mesdames, Messieurs, voici huit jours que, pour la première fois, je mettais le pied sur cette terre marocaine qui évoque dans notre esprit tant de souvenirs séculaires d'échanges isolés d'un commerce à la fois moral, politique et matériel; tant de luttes sanglantes et de débats passionnés; tant d'alarmes angoissées et de fiertés légitimes; tant de gloires guerrières et d'énergies pacifiques. Au cours de cette semaine rapide et gonflée de sensations rares, je cours d'émerveillements en émerveillements: c'est qu'il n'est pas lieu au monde où puisse être offerte une image aussi éblouissante du génie français, accouplé à la nature la plus riche de beautés et de valeurs.
Mais si je ne peux songer ici à louer, comme il conviendrait, le labeur constructif de tous les artisans de cette réussite inouïe qu'est le Maroc d'aujourd'hui, administrateurs, ingénieurs, architectes, soldats, industriels, négociants, colons vaillants et indigènes confiants, il me sera bien permis de confesser mon émotion devant l'action déployée par les médecins, de proclamer mon admiration pour de si grands confrères qui en contribuant plus que tous autres à magnifier le renom de la France, ont ajouté aux fastes de notre possession les faits qui l'illustrent de la façon la plus éclatante.
Continuant la tradition de leurs célèbres devanciers, de ceux qui furent les premiers missionnaires de l'idéal français, depuis Guillaume Bérard et Arnoult de Lisle, au XVIe siècle, en passant par Jean Marges, Castel, La Marlinière, Broussonnet jusqu'au Dr Linarès, encore plein de vie, et à Mauchamp, Chatinières, et tant d'autres, qui payèrent de leurs jours leur dévotion à la grandeur de la France, les médecins qui introduisirent notre influence au Maghreb firent connaître des populations de ce pays, avec les bienfaits de leur science, la noblesse de leur cœur, l'abnégation sereine, l'ouverture d'esprit, et le courage impavide des fils de France. J'ai eu l'honneur d'approcher quelques-uns de ces pionniers de l'époque héroïque; je ne citerai que ceux-là, les Brau, les Bouveret, les Cristiani, les Guichard, les Maire. Honneur à eux, dont la flamme irradiante attire vers notre Patrie la sympathie des Marocains; honneur à eux pour les modèles qu'ils montrent à leurs émules.
C'est pour moi un bonheur d'une qualité exceptionnelle d'attester que ces disciples sont dignes de leurs aînés. J'ai vu ces jeunes médecins instruits dans nos Universités, entraînés par les exemples qui se pressent autour d'eux, baignés par cette atmosphère de désintéressement et d'activité, je les ai vus dans leurs dispensaires, dans leurs salles d'hôpital, dans leurs services sanitaires, dans leurs postes avancés; j'ai vu en plein bled de jeunes praticiens qui étendent à 200 kilomètres à la ronde leur regard tutélaire, n'ayant pour distraire leur solitude que la satisfaction intime du devoir accompli, et fréquemment aussi, n'omettons pas de le marquer, le dévouement épique d'une compagne qui partage leurs soucis et souvent leurs travaux, et qui, compréhensive et courageuse en s'assimilant leurs obligations et s'identifiant à leur vie, peuple le désert environnant des tendresses et des encouragements, qui les aident à remplir dans la joie leur austère mission.
De pareils sacrifices ne s'obtiennent pas sans un apostolat parti de haut. Le tableau le plus impressionnant peut-être qui m'ait frappé ici est celui de l'union qui accorde les administrations publiques et le corps médical dans une féconde harmonie. Il n'est que juste de reconnaître que les médecins se sentent secondés, appuyés, appréciés comme ils le méritent, par ceux qui ont l'insigne honneur et la redoutable tâche de conduire et de coordonner leur âpre et utile besogne. Et ce n'est pas un mince éloge à prononcer de vous, mon cher Colombani, sûr que tous y souscriront, vos chefs, vos collaborateurs, vos subordonnés, que d'affirmer qu'en concevant et réalisant suivant un plan rationnel et solide, scientifique et pratique, l'organisation d'hygiène au Maroc, vous avez su mieux que vous faire obéir par les êtres quelque peu difficiles que sont les médecins, vous avez su vous en faire aimer.
C'est de ce concert d'énergie, de cette concorde de sentiments tendus vers le même but, qu'est née cette organisation qui, je vous J'assure, pourrait être empruntée avec profit par la métropole.
Comme notre existence routinière, mue par d'égoïstes appétits, agitée de vaines querelles, satisfaite d'inerties conjurées, aperçue de ce ciel de chaleur et de lumière, apparaît étroite, mesquine et stérile! Tous, nous devrions venir ici contempler l'éclosion foudroyante d'une vie nouvelle, entée sur une vieille civilisation qui s'en trouve transformée jusque dans ses assises les plus profondes, s'élançant rajeunie dans un essor puissant vers des destins glorieux, dans tous les domaines de l'activité humaine.
Dans le champ de l'hygiène publique, il manquait un anneau à cette chaîne qui, depuis les groupes sanitaires mobiles, les infirmeries et hôpitaux indigènes, les services régionaux, les services municipaux des grandes villes, rejoint à la Direction de la Santé les leviers de commande de tout le système; cet anneau, nous le scellons aujourd'hui, c'est l'Institut d'Hygiène; il apportera dans cet ensemble d'organes d'application sa note élevée d'instrument scientifique de recherches et d'enseignement. Il permettra de fouiller des problèmes spéciaux à ce pays, de déceler ses besoins particuliers, enfin d'adapter le s'avoir des nouveaux venus aux nécessités et aux conditions qui lui sont propres. En perfectionnant et en orientant l'instruction des médecins, cet Institut parachèvera l'œuvre entreprise et assurera son succès définitif.

La conception technique dont l'établissement s'inspire est parfaitement matérialisée dans les installations adéquates dues au talent d'un architecte du plus grand mérite. Et je suis bien placé pour affirmer, car je les connais, que l'Institut d'Hygiène de Rabat prend avantageusement rang à côté de ceux que le professeur parisien que je suis envie aux principales capitales de l'Europe. Sous la direction éclairée du Dr Gaud, il ne tardera pas à donner tous ses fruits pour le plus grand bénéfice des populations du Maroc et le plus grand prestige de la science française.
Messieurs, un tel concours de bonne volonté, un tel agencement de coopérations spirituelles ne se comprendraient pas si l'on ne percevait, dans le bouillonnement de vie soulevé dans cet empire, l'illumination d'une âme commune. Il n'est que juste, et je suis convaincu, Monsieur le Résident général, que je traduis autant votre sentiment que le mien, vous qui avez si bien su maintenir la tradition unanimement respectée et développer l'œuvre immensément inaugurée, il n'est que juste de rendre une fois de plus hommage en ce jour solennel à celui qui a créé cette âme commune, à l'illustre animateur qui a fertilisé le sol marocain de toutes les semences variées et multiples que porte en soi le génie français. Que le Maréchal Lyautey, dont on sent partout ici flotter la pensée vivifiante, soit éternellement loué pour avoir implanté dans la conscience des hommes de toutes races de ce grand empire l'estime et l'amour de la France! Soyez loués aussi, Messieurs, de consacrer vos forces à l'avenir de ce pays, en tenant haut et ferme le drapeau de la patrie qui enferme en ses plis tant de témoignage de générosité et d'intelligence.
A nous, Français de la Métropole, il appartient de vous saluer bien bas, de vous assurer de notre admiration, de notre foi et de notre reconnaissance. Et loin de vous faire honneur, en venant ici nous réjouir les yeux et le cœur de votre ouvrage, c'est en vérité des leçons que nous venons puiser au contact de vos vertus.

 

Source: Bulletin de l'Institut d'Hygiène du Maroc. Janvier - Mars, 1931.